Romantisme et
accord impétveux
(Dans une atmosphère bien différente, c’est ensuite Chopin, ce poète du clavier, qui surgit avec son univers diapré, tourmenté, d’une rêverie mélancolique où fusionnent confidences et méditations… Des Nocturnes (Nos. 8 et 13) profondément romantiques aux accords impétueux avec toutefois de grands moments de sérénité, comme une accalmie après la tempête où le firmament étoilé est d’une beauté extraordinaire… Plus développée, plus «serrée», plus ample est cette sonate No. 3 op. 58, toujours de Chopin. Les doigts de Tatiana Primak Khoury y épousaient, dans une étourdissante vélocité, les circonvolutions d’une narration enfiévrée, haletante, habitée tantôt par l’exaltation, tantôt par un esprit angoissé, inquiet jusqu’au délire que des notes tourbillonnantes, électrisées mais aspirant à la plénitude et à la paix, expriment en grappes furieuses puis fuyantes…).
Après l’entracte, place au compositeur Bechara El-Khoury et à sa sonate op. 35. Nerveuse, moderne, à la fois fluide et syncopée, régie par la précipitation et un aspect parfois tranchant, cette œuvre reflète la riche inspiration d’un esprit tendu.
Avec Boghos Gelalian, dont les œuvres sont largement jouées, l’audience était en terrain plus familier, sa «Canzona et toccata» concilie avec habileté la sensibilité de l’âme arménienne et une prosodie occidentale où pointent toutefois, comme des îlots ensoleillés, de petites lueurs levantines…
Houtaf Khoury, dont Tatiana est l’épouse, est ensuite ardemment défendu par l’interprête qui a fait de sa sonate op. 1996, formulation secrète et torrentielle, un moment attachant, plein de mystère, de séduction, comme un appel lointain auquel on ne saurait résister…
Beauté sauvage
et ténébreuse
La dernière œuvre interprétée «Gaspard de la nuit» de Ravel avait été jouée la semaine dernière dans cette même salle par Victor Bunin. Une partition ardue, luisant d’une beauté sauvage et ténébreuse. Ecrite en 1908 d’après le poème d’Aloysius Bertrand, cette œuvre renferme trois pièce ciselées d’une main d’orfèvre: la frémissante, la transparente, comme un cristal de roche, «Ondine»; le «Gibet» aux harmonies étranges et surtout ce «Scarbo» — périlleux morceau de bravoure — qui dépeint le nain difforme pirouettant sur un pied… Ici la virtuosité demeure soumise à la recherche de la couleur et de l’expression.
C’est avec infiniment de tact, sans tapage, que la jeune Tatiana Primak Khoury — qui a par ailleurs la grâce timide d’une héroïne de Tourgueniev — a su restituer à chaque œuvre sa vraie couleur, son timbre et son ambiance. Voilà un beau doublé: révéler au public de talentueux compositeurs bien de chez nous et se révéler soi-même comme une excellente pianiste, d’une sensibilité et d’un tempérament certains.
Edgar DAVIDIAN

