Photo Sylviane Zehil
Au cours de la dernière célébration de la Journée internationale des Casques bleus, le secrétaire général adjoint de l'ONU chargé des opérations de maintien de la paix, Jean-Pierre Lacroix, a rendu un hommage appuyé aux soldats de la paix tombés au Liban, salué le rôle grandissant des femmes dans les missions onusiennes et livré un message politique majeur sur l’avenir de la présence des Nations Unies au Liban. Interrogé par L’Orient-Le Jour, il a confirmé que les propositions soumises par le secrétaire général Antonio Guterres au Conseil de sécurité pour l'après-Finul ont été élaborées en étroite concertation avec les autorités libanaises et visent à accompagner la mise en œuvre de la résolution 1701 ainsi que le renforcement de la souveraineté de l’État.
À un moment où les opérations de paix sont confrontées à des contraintes budgétaires sans précédent, Jean-Pierre Lacroix a lancé un plaidoyer en faveur du maintien de la paix. « S’il y a une leçon que j’espère vous voir relayer aujourd’hui, c’est celle-ci : le travail de nos Casques bleus compte. Il mérite d’être défendu. Le maintien de la paix mérite l’investissement. »
Le responsable français a rappelé que le budget annuel des dix opérations de maintien de la paix de l’ONU représente environ 5,4 milliards de dollars. « C’est à peu près ce que le monde dépense en dépenses militaires en seize heures seulement », a-t-il observé. Une comparaison destinée à rappeler que le coût de la prévention reste infiniment inférieur à celui des guerres. « Le coût du maintien de la paix est largement inférieur au coût des conflits lorsqu’ils deviennent incontrôlables. » Cette défense du maintien de la paix prenait un relief particulier alors que les missions onusiennes subissent depuis plusieurs mois les conséquences des retards de paiement de certains États membres, obligeant les Nations Unies à réduire certaines capacités opérationnelles sur le terrain.
L'après-Finul : la question qui a donné sa portée stratégique à la conférence
Mais c’est la réponse de Jean-Pierre Lacroix à une question de L’Orient-Le Jour qui a donné à cette conférence de presse sa dimension la plus stratégique. Interrogé sur la lettre adressée le 1er juin par Antonio Guterres au Conseil de sécurité concernant l’avenir de la présence des Nations Unies au Liban après l’expiration du mandat de la Finul le 31 décembre 2026, le chef des opérations de paix a confirmé que le secrétaire général avait soumis plusieurs options pour une future présence internationale chargée de soutenir l’application de la résolution 1701.
La lettre est publique depuis plusieurs jours. Mais l’intérêt de la réponse de Jean-Pierre Lacroix résidait ailleurs : dans les explications qu’il a apportées sur la philosophie politique de ces propositions et sur le rôle joué par les autorités libanaises dans leur élaboration. « Nous avons écouté ce que les autorités libanaises nous ont dit », a-t-il expliqué. Selon lui, les consultations menées avec Beyrouth ont fait apparaître deux priorités fondamentales. La première est la volonté affichée par les autorités libanaises de mettre en œuvre pleinement la résolution 1701 et de renforcer progressivement l’autorité exclusive de l’État sur les armes. « Les autorités libanaises ont pris des décisions importantes pour s’engager activement dans la mise en œuvre de la résolution 1701, notamment en travaillant à garantir le contrôle exclusif des armes par les autorités, l’armée et les forces de sécurité. »
La seconde concerne le maintien d’une présence internationale au Liban-Sud. « Elles nous ont fait savoir qu’il était important de conserver une présence humaine chargée de la surveillance, de l’observation, du rapportage, de la liaison et de la prévention des incidents. » Cette déclaration constitue probablement l’élément le plus important de toute la conférence. Elle montre que les réflexions engagées sur l’après-Finul ne reposent pas sur l’hypothèse d’un retrait des Nations Unies mais sur celle d’une transformation de leur présence, avec le soutien explicite des autorités libanaises.
Une nouvelle architecture internationale pour soutenir la souveraineté du Liban
La lettre de M. Guterres s’inscrit précisément dans cette logique. Le secrétaire général y constate que la situation au Liban s’est « dramatiquement détériorée » depuis mars et estime qu’une présence en uniforme des Nations unies demeurera nécessaire dans tous les scénarios envisagés afin d’appuyer une mission politique renforcée chargée de rechercher une solution durable au conflit. Les options étudiées reposent toutes sur un même principe : remplacer progressivement la structure actuelle de la Finul par une présence plus légère centrée sur l’observation, le rapportage, la liaison, la désescalade et la surveillance de la cessation des hostilités. Toutes prévoient des observateurs militaires, appuyés par des moyens de protection, de mobilité, d’évacuation médicale, de génie militaire et de déminage, ainsi que par des capacités technologiques avancées : drones, radars, hélicoptères et imagerie satellitaire.
Pour Jean-Pierre Lacroix, ces propositions doivent être comprises à la lumière d’un changement fondamental : la volonté des autorités libanaises d’assumer davantage de responsabilités dans la mise en œuvre de la résolution 1701. « La résolution 1701 demeure le cadre politique de référence », a-t-il insisté. « Elle vise essentiellement au rétablissement de la pleine souveraineté du Liban sur l’ensemble de son territoire, y compris le contrôle exclusif des armes par les autorités libanaises. »
En filigrane se dessine ainsi une évolution majeure : l’ONU réfléchit désormais à une architecture de sécurité dans laquelle l’armée libanaise assumerait progressivement un rôle accru au sud du Litani, tandis qu’une présence internationale renouvelée continuerait d’assurer les fonctions de surveillance, de liaison et de prévention des incidents le long de la Ligne bleue.
« Toutes ces propositions ont un seul objectif : soutenir le Liban, soutenir la mise en œuvre de la résolution 1701 et accompagner les efforts politiques actuellement en cours », a conclu Jean-Pierre Lacroix. Puis, dans ce qui ressemblait presque à un testament politique après plus de sept années à la tête des opérations de paix, il a livré une réflexion qui résume peut-être mieux que toute autre la raison d’être des Casques bleus : « Je n’ai jamais entendu les populations nous dire : Partez. Elles nous disent toujours : Faites davantage et restez avec nous. »
Au moment où l’ONU réfléchit déjà à l’après-Finul, cette phrase résonne comme un rappel : au Liban comme ailleurs, la question n’est pas seulement celle de la forme que prendra demain la présence internationale, mais sa capacité à continuer d’accompagner un pays encore en quête de stabilité, de souveraineté et de paix durable.

