Choucriya Azzam et son fils Adham Dimachqi, un face-à-face traversé par les souvenirs familiaux et les cicatrices de la guerre. Photo Ralph Moussa
Le spectacle Saj – écrit, mis en scène et interprété par Adham Dimachqi aux côtés de sa mère, Choucriya Azzam – nous ramène à l’époque des souvenirs, des confidences, de l’intimité des maisons et des longues veillées familiales chaleureuses, peuplées des récits de grand-mères et de mères héroïnes de leur temps, avant que les écrans intelligents ne s’immiscent dans nos vies privées et ne viennent gâcher le plaisir des retrouvailles, du silence partagé et de l’écoute de l’autre sans interruption.
Un spectacle qui ne ressemble en rien au théâtre traditionnel de scène, affranchi des concepts, des appellations, des écoles et des cadres classiques des arts du spectacle. Il tient davantage de la séance de méditation soufie, baignée d’une lumière tamisée et d’une atmosphère apaisée, ou encore d’un rituel de purification et de confession face au passé, au temps et à la souffrance, dans une forme dramatique dense en symboles autour du cycle naturel de la vie et de la production.
Entre simplicité et symbolisme
Le titre même du spectacle, Saj, ainsi que le lieu où il est présenté – la chaleureuse petite « Maison de la mère » – annoncent cette simplicité et cette authenticité incarnées par la figure maternelle, loin des projecteurs, de la célébrité, du texte figé et du contrôle rigide du mouvement ou du rythme. Mais les clés de l’œuvre résident dans ses symboles : la maison d’abord, espace du refuge et de la chaleur humaine ; puis la scénographie et les lumières tamisées, qui évoquent la spontanéité, les séances de purification et une forme de thérapie intime ; enfin les tableaux visuels, traversés par l’imaginaire, l’attente, la peur et l’angoisse de l’inconnu.

Vient ensuite la radio, symbole d’un temps révolu et d’une révolution de la voix, d’où émergent les récits dès la première scène. Choucriya ne s’en est jamais séparée : elle en avait fait son principal moyen de divertissement, défiant ainsi une société conservatrice qui condamnait la musique, allant jusqu’à l’emporter avec elle dans les champs. Quant au blé, point de départ du récit, il devient pâte pétrie puis étalée sur une table autour de laquelle se retrouvent la mère et le fils. Une manière d’adoucir la rudesse du texte, du destin, du labeur et de la fatigue qui ont façonné leurs vies. À la fin, nous mangeons ce blé devenu pain chaud, mûr et généreux, que nous emportons littéralement avec nous. Mais le symbole fondamental demeure la mère elle-même : figure du don, enracinée dans la terre comme l’épi de blé, présence constante au cœur de toutes les histoires.
En apparence, le spectacle ressemble à une simple conversation entre une mère et son fils, traversée d’aveux, de souvenirs, de réconciliations et de récits d’enfance, d’amour, de famille, de mariage, de maternité ou encore du corps. Des histoires vraies sur l’émancipation, le combat quotidien, les difficultés de la vie, les déplacements d’un pays à l’autre, la survie face aux guerres absurdes, à l’injustice et aux hiérarchies sociales, ainsi que les migrations de village en village pour gagner son pain. Deux générations s’y rencontrent : celle d’Adham, trentenaire, et celle de sa mère Choucriya, septuagénaire.
Mais sous la surface de ces récits autobiographiques se déploient des interrogations existentielles sur la philosophie de la vie, la perte, la douleur, la pauvreté, l’oppression, l’aveu, la réouverture des blessures et leur cicatrisation. Adham ouvre ici une fenêtre vers la guérison de ses propres cicatrices et de celles de sa mère, laquelle se transforme progressivement, au fil du spectacle, d’une femme ordinaire en femme fière de ses accomplissements les plus simples : élever ses enfants, les instruire, travailler, lutter pour la liberté individuelle face aux pressions du groupe, se rebeller contre certains dogmes par la musique, contre le patriarcat ou encore contre le féodalisme et le travail forcé. Sans jamais en faire une héroïne surnaturelle, il la montre comme une survivante parmi d’autres – survivante de la guerre, de la mort, du patriarcat, du harcèlement et des inégalités sociales.

Le spectacle raconte ainsi la survie de nos âmes en tant qu’êtres libres, et le combat mené pour préserver notre humanité et notre bonté, à l’image des arbres centenaires qui luttent pour rester debout avec dignité et ancrer leurs racines dans la mémoire de la terre et de la nature, cette nature capable de se guérir elle-même de toutes les impuretés, des épidémies et des blessures.
La fluidité du récit
Le spectacle s’ouvre sur des enregistrements sonores d’une vieille femme racontant, dans un parler montagnard, les jours d’abondance dans les plaines de Soueïda, en Syrie, lorsqu’elle refusait de partir travailler aux champs avec les siens tant qu’on ne lui permettait pas d’emporter sa radio et que son père ne lui achetait pas une bague en or.
Cette femme – dont on découvre plus tard qu’il s’agit de Choucriya, la mère d’Adham – révèle peu à peu une personnalité forte, incapable de renoncer à son droit de choisir son compagnon, de défendre son amour ou de protéger ses enfants. Elle raconte comment elle s’est jetée du deuxième étage et a tenté de se suicider pour protester contre le refus de sa famille de la marier à l’homme qu’elle aimait, avant d’être contrainte d’épouser un autre homme, dont elle aura Adham – écrivain, metteur en scène, peintre et poète – ainsi que trois filles.
Nous sommes ici chez Choucriya, dans un appartement au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble de la rue Geitaoui, à Achrafieh, entouré de fleurs, d’arbres et d’une petite terrasse, comme les maisons traditionnelles des villages ou le Beyrouth d’autrefois. Adham nous sert le maté, boisson emblématique des habitants du Mont-Liban d’où il est originaire, mais aussi du Djebel druze de Soueïda, terre natale de Choucriya.
Après avoir vécu six années dans ce lieu, rongé par une solitude écrasante qui l’avait poussé à adopter un chien nommé Godot pour lui tenir compagnie, Adham décide, au lendemain de l’explosion au port de Beyrouth, de transformer cet espace intime et modeste en atelier et en lieu culturel accueillant expositions, pièces de théâtre, concerts et soirées poétiques. C’est ici que son chien Godot s’est perdu le 4 août, et c’est ici qu’il est revenu seul après avoir survécu au souffle de l’explosion. L’endroit est ainsi devenu un refuge pour les survivants de la mort et des traumatismes.
Catharsis
Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour, Adham explique que Saj ne se limite pas à une simple confession, mais relève d’une véritable réconciliation avec soi-même. « Je crois profondément que lorsqu’une réconciliation individuelle se transforme en œuvre créative, elle peut mener à une réconciliation collective. Quand nous déposons notre propre apaisement dans une œuvre artistique offerte au public, cela produit une forme de catharsis, au sens qu’Aristote donne à ce terme dans sa Poétique. C’est ce que l’on retrouve dans le théâtre grec, où le héros lutte contre son destin sous les yeux du public qui s’identifie à lui, et cette identification engendre une forme de guérison ou de purification. »

Il poursuit : « Ma réconciliation avec mes récits et mes histoires personnelles, transformées de souffrance en œuvre créative, rejoint cette idée essentielle selon laquelle l’art possède la capacité de transformer le laid en beauté… Cette réconciliation intime permet à l’artiste de triompher de sa douleur à travers son œuvre, qu’il s’agisse de poésie, de théâtre ou d’arts plastiques, jusqu’à devenir une forme de guérison collective. »
« On ne peut forcer personne à la catharsis ni à la réconciliation avec une souffrance ou une question particulière, ajoute-t-il. Mais nous pouvons au moins proposer un modèle à ceux qui souhaitent entamer ce chemin. Quant à ceux qui ne le souhaitent pas, ils auront simplement assisté au spectacle sans être poussés vers un endroit pour lequel ils ne sont ni prêts ni disposés. »
Adham estime enfin que « la vie nous place parfois dans la position de victime, mais y demeurer relève d’un choix personnel. Nous pouvons rester des victimes, devenir des bourreaux ou choisir d’être des survivants victorieux. Tous les sans-abri ne deviennent pas Charlie Chaplin : certains deviennent des criminels dangereux, des fugitifs ou des prisonniers ». Lui, en revanche, affirme croire « au pouvoir thérapeutique de l’art », qui constitue selon lui « l’objectif fondamental de Saj », symbolisé par ce grain de blé qui ouvre le spectacle et en demeure la colonne vertébrale.
Samedi 30 mai, 20h30, Achrafieh. Billets chez Antoine Ticketing.


