Le patriarche maronite, Béchara Raï, lors d'une visite dans le village de Kawkaba, au Liban-Sud, le 8 avril 2026. Photo Matthieu Karam/L'Orient-Le Jour
Comme il l'avait promis samedi, à la veille de Pâques, le patriarche maronite Béchara Raï a entamé mercredi une tournée au Liban-Sud, pour y rencontrer les habitants de trois villages encore habités dans la zone frontalière, où se déroulent des combats au sol entre l'armée israélienne et le Hezbollah. Une visite hautement symbolique pour les villages toujours peuplés du Sud, qui sont coupés du reste du Liban par les affrontements et les frappes israéliennes, mais dont les habitants refusent de quitter leurs terres.
Pour son premier arrêt, à Kawkaba, le cardinal Raï a été accueilli par une centaine de personnes dans une salle du village, dont des dignitaires chrétiens et druzes, tandis que l'armée était déployée à l'extérieur. « Nous sommes avec vous. Nous prions pour vous tous les jours », a-t-il déclaré. « Nous sommes venus pour dire que vous et nous restons dans nos terres. Ce sont nos terres, notre identité. Un personne sans terre devient orpheline. Nous espérons que cette guerre se terminera et qu’on vivra dans la paix (...) Ces jours noirs nous ont été imposés. Ni les chrétiens, ni les druzes, ne font partie (de ce conflit) et malheureusement vous en payez le prix », a encore dit le patriarche.
Les habitants « tiennent à l'État »
« Votre visite au Sud nous ramène à la résurrection du Christ et renforce notre foi dans la résurrection malgré les difficultés », a déclaré un prêtre du village de Kfour, Youssef Semaan, tout en essayant de retenir ses larmes. Il a dénoncé par ailleurs les sièges que vivent différents villages dont Rmeich et Aïn Ebel et mentionné le prêtre tué en mars à Qlayaa. Le président de l’union des municipalités de Hasbaya a déclaré que les habitants « tiennent à l'État ». « Le peuple libanais mérite de vivre dans la dignité. Votre visite renouvelle notre espoir. Bienvenue à Hasbaya », a-t-il dit, à l'adresse du patriarche. « Ça a pris du retard. Il aurait dû venir avant. On a enfin le sentiment que quelqu’un prend de nos nouvelles », a confié pour sa part Adnan Saad , un agriculteur de Kawkaba âgé de 78 ans, au sujet de la visite de Mgr Raï.

À Marjeyoun, le patriarche a prononcé une homélie en l'église Notre-Dame-du-Salut, dans laquelle il a souligné que la paix n’était pas une simple idée, mais une « obligation », dans une ambiance solennelle et silencieuse. Une frappe, vraisemblablement sur la région de Kfar Kila, à en juger par la provenance d’une colonne de fumée apparue au loin, a eu lieu pendant la messe, qui s’est terminée sans incident. Le patriarche a ensuite pris un bain de foule et s’est fait prendre en photo avec des fidèles dans l’enceinte de l’église, protégée par un important dispositif de sécurité incluant cinq blindés du contingent italien de la Force intérimaire des Nations unies au Liban, les forces spéciales de l’armée, les Forces de sécurité intérieure et des bénévoles de la Défense civile. Sur place, Marina Akiki, 70 ans, déplore ne plus voir ses petits-enfants, qui habitent Beyrouth, depuis le début de la guerre. « On ne peut plus aller les voir (…) On ne voit plus nos familles, mais je suis tout le temps avec eux au téléphone », se plaint-elle, dépitée. Elle admet avoir du mal à supporter ce nouveau conflit en cours depuis plus d’un mois. « On a tout le temps peur. On est à fleur de peau. Parfois, je ne viens même pas prier à cause de la peur », confie-t-elle encore. La venue du patriarche, dans ce contexte, la réconforte. « Je suis tellement heureuse. On sent que des gens pensent à nous, ressentent ce que l’on vit. On ne vit que de la douleur », dit-elle.
Après Marjeyoun, le patriarche s’est rendu à Qlayaa, dans le même caza, pour une autre messe organisée cette fois à l’Église Saint Georges, à laquelle le député de la contestation Melhem Khalaf a notamment assisté aux côtés d’une centaine de personnes. C’est dans ce village que, quelques semaines plus tôt, l’armée israélienne a tué le père Pierre el-Raï, dans des tirs d'artillerie sur une maison. Posé sur le parvis de l’église, un vieil homme tendait l’oreille pour ne pas manquer un mot de la cérémonie religieuse.

Un habitant témoigne : « Il y a des gens qui disent qu’il y avait des personnes armées dans la maison lorsque Pierre (Raï) a été tué. C’est ce que les Israéliens ont dit. Mais personne ne sait rien. L’armée a dit qu’ils n’ont rien trouvé. Au final, on ne sait rien », se désole-t-il lorsqu’on l’interroge sur la mort du prêtre. « Nous, on reste chez nous. On ne peut rien savoir. Et on n’ose pas regarder. On n’ose pas demander. On est contre les deux camps, israéliens et Hezbollah », ajoute-t-il. Il se réjouit lui aussi de la venue du patriarche. « Toute personne qui vient, ça fait du bien (…) c’est un soutien émotionnel », affirme-t-il.
Comme à Marjeyoun, la cérémonie a été brièvement interrompue par les déflagrations provoquées par des frappes israéliennes. Nos journalistes en ont comptabilisé trois vers Kfar Tebnit, Zaoutar et Kfar Remmane. Malgré le danger qui plane au-dessus de leurs têtes, les habitants de Qlayaa restent sensibles au sort des Libanais qui vivent dans les autres régions, y compris dans la capitale, où l’armée israélienne a effectué plusieurs frappes indiscriminées et sans avertissement mercredi après-midi.
Les enfants des chevaliers de Marie à Qlayaa ont eux scandé « Abouna Pierre, Nous resterons ».
L'itinéraire initial prévoyait des arrêts à Rmeich et Aïn Ebel, mais il a dû être modifié pour des raisons de sécurité, car ces deux villages se trouvent à proximité de Bint Jbeil, où se concentrent depuis plusieurs jours les affrontements entre le Hezbollah et l'armée israélienne. Un convoi d'aide humanitaire pour Debel avait dû rebrousser chemin la veille en raison de l'intensité des combats dans la zone. Plusieurs évêques et le nonce apostolique, Paolo Borgia, ainsi que des représentants des associations Caritas et Oeuvre d'Orient se sont joints au chef de l'Église maronite pour sa première visite dans la région depuis le début de la guerre le 2 mars.

Quelque 30 tonnes d'aide humanitaire ont été livrées.« C’est une journée très importante, avec ce premier déplacement depuis le conflit » de Mgr Raï dans le Sud, a affirmé à L'Orient-Le Jour Vincent Gelot, responsable directeur de L'Oeuvre d’Orient au Liban. « Ce qui se joue c’est l’existence même de ces villages où les habitants ont décidé de rester », a-t-il insisté, soulignant que le but de la visite est donc de « montrer qu'on est à leur côté et leur apporter des aides ».



Mieux vaut tard que jamais. Nos courageux compatriotes méritent bien tout l’appui nécessaire. Un grand bravo à ce bon pasteur courageux qu’est le nonce apostolique, ainsi qu’à tous ceux viennent en aide à nos concitoyens oubliés. Et surtout un hommage particulier à l’abbé Pierre Raï, mort pour avoir refusé de lacher les siens.
06 h 25, le 09 avril 2026