Le Parlement égyptien, où a été mis à l'étude le 25 février un projet de loi visant à réguler l'utilisation des réseaux sociaux chez les mineurs. Lobna Tarek/AFP
En à peine plus de vingt-quatre heures, mardi 24 et mercredi 25 février, deux textes de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux mineurs ont été déposés, indépendamment, au Parlement égyptien et libanais. Une première dans le monde arabe, qui cherche, entre autres, à protéger les jeunes des algorithmes addictifs, en leur interdisant l’accès à certaines plateformes, jeux, et autres contenus numériques. La démarche est inspirée de modèles déjà existants, comme en Australie, qui impose aux mineurs de moins de 16 ans une stricte interdiction des principales plateformes en ligne (Facebook, YouTube, Instagram, TikTok… ).
Le 24 février, le président égyptien Abdel Fattah el-Sissi expliquait vouloir « protéger la sécurité nationale sociétale » face à la « cyber-guerre ». L’initiative égyptienne vise à interdire l’utilisation des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Au Liban, la proposition de loi déposée le lendemain par le député Tony Frangié (Marada) concerne les mineurs de moins de 14 ans. Le Conseil des ministres lui a emboîté le pas, le 26 février, en nommant une commission ministérielle chargée de préparer un « plan national pour régulariser l'utilisation d'internet et de toutes ses applications par les enfants de moins d'un certain âge ».
L’Orient-Le Jour fait le point avec May Abdallah, directrice de l’Association arabe pour la recherche et la science de la communication (AARCS).
Comment expliquer cette décision inédite de l'Égypte?
La question de la protection des enfants sur internet se pose depuis longtemps en Égypte. L’année dernière déjà, Mona Hadidi, membre du comité de régulation des médias en Égypte, avait organisé une journée sans écran à laquelle ont participé plusieurs universités et personnalités. Il y a eu d’autres initiatives dans le genre parce que l’envie de limitation vient de la société, d’abord. Les acteurs de la société civile ont fini par se réunir pour rédiger la proposition (actuelle), soit le fait d’interdire les réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans.
Pour l’Égypte comme ailleurs, ces initiatives répondent à un signal d’alarme : les enfants sont exposés aux réseaux sociaux partout, et le contrôle devient très difficile. Or, beaucoup d’études sur les usages réalisées dans le monde arabe et occidental témoignent d’une influence très négative de ces plateformes : une diminution de la capacité de concentration, de la communication, avec les parents et les autres enfants, voire des influences sur leur comportement de la part d’autres utilisateurs qui peuvent mener jusqu’au suicide. La proposition de loi n’en est qu’à la phase de discussions, mais elle devrait être votée très prochainement et, je pense, dans tous les pays arabes petit à petit.
Après l’Égypte, le Liban… Doit-on y voir une tendance dans le monde arabe ?
Ces pays suivent l’exemple de l’Espagne, de la Norvège, de l’Italie… et de l’Australie qui a déjà adopté cette loi. Mais il y a une prise de conscience spécifique aux pays arabes, liée au fait que nous partageons les mêmes problèmes. C’est pour cela que l'on observe des initiatives (de sensibilisation, NDLR) en Irak et aux Émirats arabes unis.
Au Liban aussi, on parle de limiter l'accès des jeunes aux réseaux sociaux depuis deux ans au moins. Mais la situation est différente de celle de l’Égypte, car la société est beaucoup plus diverse. On peut s’attendre à ce que la loi passe bien plus tard au Liban. Il faut d’abord changer les mentalités des politiques. Chaque pays a ses particularités, on ne peut pas s’attendre à ce que tout soit conclu en même temps, mais l’ambition est partagée, c’est certain.
Quelles pourraient être les réactions si ces propositions de loi sont adoptées ?
Au Liban, et dans les autres pays arabes, il y a deux courants : un courant réticent, qui considère qu’il s’agit d’un moyen de surveiller l’identité et la présence des citoyens en ligne, et un autre, favorable, qui estime qu’il ne faut pas laisser les enfants sans surveillance face à un contenu en ligne qui peut être nocif pour eux. La solution pour éviter cette confrontation, c’est de faire participer la société, au-delà des textes de loi, ce qui passe par les écoles, les parents…
En outre, lorsque les autorités imposent aux utilisateurs de renseigner leur identité en ligne, les grandes entreprises (Gafam) ont accès à davantage de données. C’est un dilemme : si on veut protéger, on est obligé de s’identifier en ligne.
Il faut aussi comprendre qu'internet est un réseau ouvert par nature. Il y aura toujours un moyen de contourner cette identification en ligne. Mais une limitation peut déjà rendre l’accès moins facile, forçant les jeunes à devoir faire un effort pour la contourner.


