Oussama Rahbani, Hiba Tawaji, Hoda Ibrahim Al-Khamis-Kanoo et le ministre de la Culture Ghassan Salamé réunis pour honorer Hiba Tawaji et la mémoire de Mansour Rahbani, à l’issue du concert. Photo Nabil Ismaïl
Il pleuvait à verse sur Gemmayzé et l’orage faisait claquer la lumière contre les vitraux de l’église du Sacré-Cœur. À l’intérieur, un public compact, fidèle, presque grave, écoutait Mansour Rahbani parler une dernière fois. Pas depuis la scène, mais depuis l’autre rive. À travers les mots de Ousafer Wahdi Malikan (Je voyage seul en roi ), mis en oratorio par Oussama Rahbani, la musique ouvrait un passage : celui d’un poète qui regarde la mort en face, sans pathos, et transforme l’adieu en geste collectif.
Publié en 2007, l’ouvrage est la dernière œuvre parue du vivant de Mansour Rahbani et sous sa supervision directe. Il se compose de 34 poèmes philosophiques, portés par un souffle dramatique et traversés par une vision cosmique où se mêlent la conscience du départ, l’absence, l’exil et l’interrogation sur l’existence. Une poésie de seuil, où la lucidité ne cède rien à l’effroi.
Dans cette langue arabe moderne, élevée par la voix cristalline de Hiba Tawaji et la narration grave de Jad Rahbani, se dessine un Mansour Rahbani plus seul que jamais, engagé dans une méditation intérieure profonde sur les mystères de la vie et de la mort. À l’orée de ce passage, c’est d’abord à Assi, son compagnon de route et de création, que le poète s’adresse, sous la forme d’une lettre ouverte. Sur des mélodies souvent épiques, amplifiées par l’Orchestre national symphonique ukrainien et la chorale de la NDU, l'Université Notre-Dame de Louaizé, Mansour Rahbani se déleste peu à peu de son monde. Il s’en détache, avance, au fil des vers et des chants, dans cette nuit intérieure qu’il n’a cessé de sonder.
Peu à peu, le poète quitte la solitude pour rejoindre la multitude. Tel un prophète, il est happé dans une transe où l’accompagnent « tous les peuples du monde ». « Je ne suis plus moi, je suis mon peuple », affirme-t-il, fidèle à une parole qui n’a jamais oublié les opprimés, les martyrs, les laissés-pour-compte. Sa souffrance, dans ce long monologue, devient collective. Le Liban n’est jamais loin, pas plus que Beyrouth, dont il pleure la chute sans jamais s’en séparer. « Je mourrai ce soir pour Beyrouth, je serai crucifié à Hamra, afin que le Liban devienne espérance et vie pour les martyrs », scande Hiba Tawaji lors d’un moment d’une intensité rare, devant un public figé, presque en état de recueillement.

Dans l’écrin sacré de l’église, le concert prend alors les contours d’un requiem poétique, à mi-chemin entre la prière, le chant funèbre et le cri d’amour. Là où le livre est le fruit d’une expérience humaine dense et intemporelle, l’oratorio propose une plongée plus brève, mais d’une charge électrique et alarmante, dans ce tourbillon de pensées. Un peu plus d’une heure durant, Mansour Rahbani est ainsi convoqué, ressuscité par la musique, avant qu’un nouvel adieu ne s’impose, lorsque retentit, en clôture, son ultime cri céleste : « Je voyage seul en roi. »

Un héritage profond
Par cette relecture musicale, Oussama Rahbani ne se contente pas de mettre un texte en musique. Il en prolonge la respiration, en assume l’héritage et offre au père fondateur l’hommage le plus juste : celui de la continuité. Au terme de ce concert, qui a réuni figures culturelles, médiatiques et politiques, le ministre de la Culture, Ghassan Salamé, représentant le président de la République Joseph Aoun, a décoré Hiba Tawaji de l’ordre national du Cèdre.
L’artiste a également été saluée par Hoda Ibrahim al-Khamis-Kanoo, fondatrice de l’Abu Dhabi Music and Arts Foundation et initiatrice de l’Abu Dhabi Classical Musical Festival, coproducteur du concert. « L’année de son centenaire, Mansour Rahbani reste profondément ancré dans les consciences », a-t-elle déclaré. « Il a laissé un héritage qui a enrichi nos vies, nos âmes et nos rêves. Son œuvre a exprimé nos joies, nos inquiétudes et notre mémoire collective. Il nous a ouvert les jardins de la beauté et les espaces de l’imaginaire, là où la poésie et le chant rencontrent la vérité du réel. »
« Son parcours créatif a toujours été guidé par une boussole faite de valeurs, d’élévation et d’appartenance », a-t-elle ajouté, avant que le prix de l’Abu Dhabi Classical Musical Festival pour 2026 ne soit attribué à Mansour Rahbani, en reconnaissance d’une contribution exceptionnelle à la musique et à la poésie, un héritage appelé à traverser le siècle à venir.


