Entretiens Entretien

Hala Aylan : « L’écriture m’a donné un moyen d’entrer dans ce silence »

Hala Aylan : « L’écriture m’a donné un moyen d’entrer dans ce silence »

D.R.

Elle est à Naplouse. Elle a dix-huit ans. Derrière la fenêtre, les figuiers se parent de nouvelles feuilles vert olive. L’air est délicieusement léger. La journée se déploie, vaste et prometteuse. Une salle de banquet pleine d’invités l’attend. « J’ai demandé qu’on mette des fleurs autour des bougies, lui a dit sa mère. Une douzaine par table. Je veux que l’air soit doux comme du sucre. » À la fin de sa vie, au Koweït, c’est toute sa jeunesse que revoit Salma, à Jaffa, en urgence dans la violence, puis à Naplouse, où sa famille trouve refuge, jusqu’à ce qu’elle épouse Mustafa et qu’ils s’installent au Koweït. Dans la dernière saga de la famille Yacoub que propose la romancière américano-palestinienne, Les Maisons de sel, l’histoire familiale se déploie sur plusieurs générations et plusieurs continents, de Palestine aux pays du Golfe, d’Amman à Beyrouth, puis de Paris à Boston. La magie de ce récit habilement mené est la douceur qui articule les parcours chahutés des personnages, solidement ancrés dans une diégèse qui met en valeur la puissance de leur intériorité et l’universalité de leur cheminement.

L’autrice, poétesse et psychologue clinicienne, a su construire une constellation familiale où se tissent des interrogations identitaires, mémorielles, féministes, tout en ménageant une fluidité habile et haletante dans la narration. Les Maisons de sel pose la question des fils invisibles qui relient le foyer, les racines et la construction de soi. De manière surprenante et bienvenue, c’est un élan de douceur et de liberté qui se dessine au fil des pages, dans la réinvention de soi.

Comment êtes-vous devenue romancière ?

J’ai commencé à écrire très jeune. Ma famille déménageait souvent et les livres étaient l’une des rares constantes dans ma vie. La lecture m’a naturellement donné envie de raconter mes propres histoires. J’ai écrit des poèmes et des nouvelles tout au long du collège et du lycée, principalement pour assimiler mes expériences et créer un sentiment de continuité. J’ai toujours été profondément fascinée par la littérature : sa capacité à transformer, à adoucir et à traduire le monde pour nous.

Plus tard, à l’université et en troisième cycle, je me suis mise à écrire de manière plus intentionnelle et j’ai commencé à partager mon travail publiquement. La publication ne s’est pas faite d’un seul coup : il y a eu des ateliers, de petits journaux et beaucoup d’essais et d’erreurs. Mais avec le temps, l’écriture est passée d’une habitude privée à quelque chose que je poursuivais activement et qui a façonné ma vie.

Dans quelle mesure l’écriture vous permet-elle de réparer la perte d’une terre qui se transmet à travers les générations ?

Certaines pertes, en particulier celle de la patrie, ne sont pas vraiment remplaçables, mais l’écriture crée un espace pour s’y confronter. Pour de nombreuses personnes de la diaspora, en particulier les Palestiniens, le souvenir de la terre est hérité plutôt que vécu, ce qui peut être déroutant ou pesant, surtout pendant l’enfance. J’ai grandi en comprenant que quelque chose d’important avait été perdu, sans avoir les mots pour vraiment exprimer ce que c’était. L’écriture me permet d’aborder cette histoire avec clarté, de poser des questions et d’honorer les récits avec lesquels j’ai grandi. Elle aide également à établir un pont entre les générations. Lorsque j’écris sur le déplacement de ma famille ou sur les villes où elle a vécu, je ne me contente pas de documenter ces souvenirs  ; je les relie à ma propre vie. Cela ne résout pas la perte, mais la rend plus compréhensible en lui donnant une forme. En ce sens, l’écriture devient un moyen de faire vivre la patrie, de manière imparfaite, mais intentionnelle.

À travers l’évolution des personnages de la diaspora palestinienne, souhaitez-vous mettre en lumière la plasticité identitaire qui se joue, avec des identités qui font bouger les lignes ?

Je m’intéresse beaucoup à la façon dont l’identité évolue au fil du temps, en particulier au sein de la diaspora palestinienne, où les gens sont souvent confrontés à plusieurs cultures, langues et histoires. Lorsque je crée des personnages qui se déplacent d’un endroit à l’autre ou qui viennent de familles marquées par le déplacement, j’essaie de montrer que l’identité n’est pas figée, mais qu’elle est négociée et renégociée à travers les générations.

Pour de nombreuses personnes issues de la diaspora, elle est intrinsèquement complexe, l’écriture est souvent pour moi un moyen de démêler cette complexité.

Les femmes de ma famille sont porteuses d’une grande partie de la mémoire émotionnelle et historique. Je m’intéresse à la manière dont les histoires, les habitudes et même les silences se transmettent entre elles. En écrivant sur plusieurs générations, j’ai voulu montrer ces liens : la résilience, le deuil hérité, les petits gestes de survie et la manière dont les femmes maintiennent la cohésion des communautés. Leurs vies sont liées d’une manière qui façonne leur identité et leur sentiment d’appartenance. Mettre en évidence ces lignées me semble être une façon d’honorer la continuité qui persiste malgré les déplacements. En plus, leurs vies sont profondément façonnées par les attentes culturelles, les structures familiales et le contexte politique général de la région. En ce sens, le roman offre un espace de réflexion sur la manière dont les femmes gèrent la tension entre tradition et modernité, parfois en embrassant certains aspects des deux, parfois en y résistant.

Souad parle de son sentiment d’être isolée ou différente aux États-Unis, parfois même mal considérée. Partagez-vous cette expérience ?

Bien qu’il y ait de grandes différences entre mon expérience et celle de Souad, je comprends tout à fait certains aspects de ce qu’elle décrit. Grandir aux États-Unis en tant que personne ayant des racines ailleurs, en particulier dans une région souvent (intentionnellement) mal comprise ou politisée, crée un sentiment permanent de malaise. Il y a des moments où vous vous sentez hypervisible, et d’autres où votre origine devient quelque chose que vous devez expliquer ou défendre. En même temps, j’ai également rencontré beaucoup de curiosité et de solidarité ici. Ces deux dernières années, avec le génocide à Gaza, j’ai souvent ressenti un profond décalage entre le fait de vivre et d’aimer un endroit qui finance également la destruction de mon peuple.

J’ai grandi en sentant que quelque chose s’était passé, déplacement, perte, bouleversements politiques, mais les détails étaient passés sous silence, ce qui n’est pas une absence de sentiment. Ce genre de silence est très courant dans les familles qui ont connu la migration forcée ou la guerre. C’est un instinct protecteur : les parents et les grands-parents veulent protéger la jeune génération de la douleur, ou ils supposent que les enfants ne comprendront pas. Le silence lui-même devient une forme de transmission. On ressent le poids de ce qui n’est pas dit – à travers les gestes, la prudence, la manière dont certaines dates ou certains lieux sont mentionnés. C’est un privilège de pouvoir s’asseoir et raconter ces histoires. J’aime croire que l’écriture m’a donné un moyen d’entrer dans ce silence et de l’aborder avec plus de clarté.

Votre livre n’est-il pas une façon de souligner la richesse de la diaspora palestinienne, entre le Koweït, Amman, Paris ou Boston ? Souhaitez-vous montrer la richesse de ceux qui « sont faits de pièces dissemblables » ?

Oui, cela faisait clairement partie de mon intention. La diaspora palestinienne est incroyablement diversifiée, façonnée par différentes migrations, différents pays d’accueil et différents moments historiques. Je voulais que le livre reflète cette diversité. Lorsque j’écris, j’essaie de montrer qu’il n’y a pas une seule version de l’expérience palestinienne. Les gens sont façonnés par les villes dans lesquelles ils vivent, les communautés qu’ils forment et les histoires dont ils héritent.

Le roman célèbre cette multiplicité. Plutôt que de la considérer uniquement comme une fragmentation imposée, je la vois comme un témoignage de résilience et d’adaptabilité. Des personnages comme Manar sont constamment confrontés à plusieurs cadres : les attentes liées à la culture arabe, les pressions de la société occidentale et leurs propres désirs personnels. Cette combinaison crée une perspective différente, qui n’est ni entièrement à l’intérieur ni entièrement à l’extérieur d’une culture donnée. Pour les femmes en particulier, cela peut être à la fois libérateur et déstabilisant. D’un côté, faire partie d’une culture hybride peut ouvrir des possibilités : l’accès à différents modèles éducatifs, à différentes normes sociales, à différentes idées sur l’autonomie. D’un autre côté, cela peut leur donner le sentiment d’être déconnectées ou « étrangères », même dans des endroits où elles sont censées se sentir chez elles. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont ces personnages appréhendent cette tension. Une culture hybride leur donne le vocabulaire nécessaire pour remettre en question les attentes héritées tout en continuant à honorer leurs origines. J’adore explorer ce genre de complexité.

En quoi le symbolique (du jardin ou des lettres par exemple) est-il essentiel dans la construction de votre roman ?

Je suis avant tout un poète, et une grande partie de ma conceptualisation et de ma réflexion s’effectue à travers des métaphores et des symboles. Dans Les Maisons de sel, des symboles tels que le jardin, les maisons ou même les lettres prennent toute leur importance, car ils véhiculent un sens à travers les générations d’une manière que les actions et les mots ne peuvent parfois pas égaler. Dans les familles marquées par le déplacement, la transmission de l’histoire est souvent fragmentée et l’ancrage se fait à travers ces fragments : des objets, des photographies, un aperçu d’un lieu.

Le jardin, par exemple, est à la fois un espace physique et la représentation de cet espace, la façon dont il est transmis à travers les décennies, ce qu’il représente pour les personnages. Il devient un lieu émotionnel autant que littéral. En ce sens, le symbolique n’est pas décoratif  ; il est essentiel à la façon dont les personnages comprennent leur lignée et dont le roman organise son sentiment de continuité malgré les ruptures.

Les Maisons de sel de Hala Aylan, traduit de l’anglais (États-Unis) par Aline Azoulay-Pacvon, La Belle Étoile, 2025, 368 p.

Elle est à Naplouse. Elle a dix-huit ans. Derrière la fenêtre, les figuiers se parent de nouvelles feuilles vert olive. L’air est délicieusement léger. La journée se déploie, vaste et prometteuse. Une salle de banquet pleine d’invités l’attend. « J’ai demandé qu’on mette des fleurs autour des bougies, lui a dit sa mère. Une douzaine par table. Je veux que l’air soit doux comme du sucre. » À la fin de sa vie, au Koweït, c’est toute sa jeunesse que revoit Salma, à Jaffa, en urgence dans la violence, puis à Naplouse, où sa famille trouve refuge, jusqu’à ce qu’elle épouse Mustafa et qu’ils s’installent au Koweït. Dans la dernière saga de la famille Yacoub que propose la romancière américano-palestinienne, Les Maisons de sel, l’histoire familiale se déploie sur plusieurs générations et...
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