D.R.
Dans un texte riche et foisonnant, Tigrane Yégavian, poète, essayiste, chercheur à l’Institut chrétiens d’Orient (ICO), nous invite à la découverte d’un monde pluriel qui, au-delà de l’objet de son ouvrage, la diaspora arménienne, nous livre des fragments d’humanité. À travers des reportages, des portraits, des réflexions et des entretiens, des paysages prennent vie, des œuvres se révèlent, des destins s’animent, liés les uns aux autres, comme autant d’éléments formant un panorama qui interroge le rôle de chacun, la transmission, l’aspiration à habiter notre époque de manière poétique, sans renoncer à adopter un regard lucide et acéré. Témoignage à la fois vif et sensible, à l’image de son auteur, Escales arméniennes engage à considérer l’héritage du passé, non comme un tableau figé, mais comme un point d’ancrage où puiser la force nécessaire pour un nouvel élan afin de mieux embrasser l’avenir et d’autres horizons.
Votre livre consiste en un recueil de textes d’abord parus dans la presse, « gardienne de la mémoire collective » écrivez-vous, et notamment dans la revue France-Arménie. Comment est née l’idée de les rassembler en un volume ?
J’ai pris conscience que la presse écrite arménienne de diaspora est un matériau fragile, encore plus vulnérable en situation de dispersion. En l’absence de stabilité, de société pérenne, la presse est un lien précieux. Sa survie dans un contexte de crise du lectorat, du tout-écran, tient du miracle. J’ai voulu faire acte de transmission en rassemblant un florilège de mes meilleurs textes rédigés sur une période de quinze ans dans un seul volume. L’idée première consistait à communiquer aux jeunes générations un monde en partie disparu, mais aussi à rendre compte de la richesse de la diaspora arménienne qui ne se limite pas à des stéréotypes.
Des reportages emmènent le lecteur au Liban, en Syrie, en Turquie, à Chypre, votre identité arménienne s’étant d’abord construite à travers ces pays, explorant diverses facettes de la diaspora. Chaque terre redéfinit-elle un rapport particulier de chacun à son arménité ?
Absolument, dans la mesure où le monde arménien ne se superpose pas au territoire de cette peau de chagrin qu’est l’Arménie actuelle ! Une Arménie extraterritoriale existe bel et bien, au moins depuis le Moyen Âge avec les grandes dispersions en Crimée, en Europe orientale, en Cilicie… La Syrie, le nord de l’Iran, Chypre, le Liban, Jérusalem conservent les reliquats de cette Arménie du Levant qui s’étiole inexorablement. J’ai habité poétiquement et journalistiquement des poches d’arménité qui me sont chères en Syrie et au Liban, car c’est grâce à elles que j’ai acquis ma conscience diasporique. Nous vivons la dernière phase d’un moment de bascule qui a commencé en 1975 avec la guerre du Liban. Le début d’une transhumance de l’Orient vers l’Occident. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à la fin d’un cycle. Le cœur de l’arménité n’est plus arménophone. Les jeunes générations sont en quête de sens avec, souvent, pour seuls bagages le formol folklorique, le déni du réel, la non-conscience de ce qu’est une diaspora.
Trois chapitres sont consacrés à votre visite à Arapkir dans la province de Malatya en Turquie, le village natal de votre grand-père. Comment vit-on ce passage sur la terre de ses ancêtres ?
Enfant et adolescent, les noms de ces localités résonnaient en moi comme un mythe. Ces noms n’étaient pas sur la carte physique, mais mentale. J’avais voulu y aller comme pèlerin pour m’imprégner des lieux, y ramener un peu de terre et la déposer sur la tombe de mon grand-père rescapé en France. Grand-père que je n’ai guère connu. Ce type de démarche n’est pas du tout un fait isolé. Dans mon cas, il y avait une exigence d’humilité et de silence face à l’ampleur de l’ignorance. Peut-être que, si j’avais été bercé par les récits insoutenables du génocide, je ne me serais pas rendu sur place.
Vous évoquez des liens particuliers entre les Arméniens et le Liban rappelant par exemple que le premier moutassaref du Mont-Liban en 1861, Garabet Ardin Daoud Pacha, qui devait être chrétien mais non libanais, était arménien, que 60 % des photographes étaient arméniens à Beyrouth dans les années 1960, ou encore qu’Anjar est l’unique village du Moyen-Orient peuplé à 100 % d’Arméniens. Comment ces liens se définissent-ils encore aujourd’hui ?
Le Liban est pour tout Arménien de la diaspora une seconde patrie. Le destin de ces deux nations sœurs est étroitement mêlé, confondu. Les liens sont si profonds qu’il est parfois difficile de faire la part des choses entre ce qui est arménien et libanais. Je garde un souvenir brûlant de mon premier séjour en 1996, à l’âge de 11 ans. J’y avais retrouvé un condensé de tous mes univers réunis sur une surface réduite et maîtrisable : le monde arménien, la francophonie, la grande diaspora libanaise du Brésil, mais aussi l’arabité qui nous vient de mon père natif de Syrie. Bref, une poésie solaire et vitale qui m’habite encore aujourd’hui.
Dans votre livre, vous brossez aussi des portraits de grands artistes et écrivains. Est-ce une manière de demeurer loin du folklore et de la victimisation pour faire découvrir un autre visage de l’Arménie ?
Vous avez bien compris mon propos : en finir avec les clichés à la vie dure, sortir de la sempiternelle image qui fixe l’Arménien dans la case victimaire. En dehors de la gastronomie, du génocide, d’Aznavour, il existe un immense univers jonché de pépites. J’ai surtout voulu montrer que, malgré l’irréparable, la perte de l’Arménie occidentale et de la Cilicie après le génocide de 1915 et l’abandon par la France en 1921, une pensée arménienne a pu s’exprimer. Des peintres, des poètes, des plasticiens, des écrivains ont exalté la pensée et les arts arméniens. Vous citiez les photographes arméniens du Levant, songez aussi aux grands peintres arméno-libanais à l’image d’Assadour ou de Paul Giragossian.
La troisième partie de votre ouvrage est consacrée à nombre de réflexions qui sont autant de pistes pour l’avenir. Quelles sont celles à explorer en priorité ?
Je suis sensible au sujet d’une troisième voie, une alternative au communautarisme et à l’assimilation. Cela a été pensé par la génération des intellectuels diasporiques du Liban et de France qui, en Mai 68, ont tenté de reprendre le flambeau de la génération des écrivains parisiens de l’entre-deux-guerres. Je pense qu’ils ont partiellement échoué, car ils n’ont pas vraiment d’héritiers directs. Ils n’ont pas « fait école ». Il n’existe pas encore de « métaphysique de la diaspora », chère à l’écrivain diasporique Vahé Ochagan (1922-2000). J’aimerais pouvoir travailler sur des projets éducatifs à l’échelle de la transnation arménienne et je pense que les médias ont un rôle fondamental à jouer dans ce domaine.
Les Arméniens vivant sur le territoire historique font face à une menace existentielle. Quels rapports entretiennent-ils avec la diaspora en général ?
Ce sont des rapports ambigus, mâtinés de fascination, de jalousie, parfois de ressentiment, voire de mépris. Ce sont des rapports complexes et complexés, qui évoluent au fil du temps et des catastrophes. La relation Arménie – diaspora est jonchée d’équivoques. L’échec du grand rapatriement de 1947, la grande manifestation de 1965 à l’occasion du cinquantième anniversaire du génocide, l’élan de solidarité lors du terrible séisme de 1988, le printemps arménien, la guerre de libération du Karabagh…, toutes ces séquences nous montrent à quel point le peuple arménien a pu agir à l’unisson. Malheureusement, la relation Arménie – diaspora est au plus mal aujourd’hui, conséquence de la guerre, mais surtout de l’impéritie des élites arméniennes toutes confondues et de leur incapacité à être à la hauteur des enjeux. Aujourd’hui, le monde arménien est brisé. Le pouvoir d’Erevan a décidé de cheminer vers une paix hautement improbable avec un État qui souhaite que l’Arménie se dévitalise et tombe comme un fruit mûr. Il ne souhaite pas associer la diaspora de toute manière. Il la perçoit comme une quantité négligeable, au mieux utilitariste, au pire, décorative. Il n’existe pas, à ma connaissance, de volonté de traiter d’égal à égal. Mais cela n’est pas propre au cas arménien. Songez aux Portugais, aux Grecs, et bien sûr à nos amis libanais.
Peut-on imaginer un retour à l’unité ? Comment établir entre l’Arménie et la diaspora un terrain d’entente viable ?
À court terme, cela me paraît une gageure. À long terme, l’unique chemin est celui de l’éducation en investissant dans les matières grises. Et il y a la question de la conversion des cœurs. La nation arménienne recèle de trésors de spiritualité mais, derrière un vernis chrétien, le paganisme, la superstition l’emportent sur la nécessaire transcendance et quête de sens. Je suis persuadé que, si l’Arménie a perdu la dernière guerre et qu’elle s’enfonce dans les abîmes, elle le doit à la corruption de ses élites qui ne croient plus en rien. Et dans ce champ de ruines, quelques porteurs d’espérance veillent et attendent que vienne l’heure de la délivrance.
Escales arméniennes de Tigrane Yégavian, Éditions Erick Bonnier, 2025, 500 p.