© Francesca Montovani
Nathacha Appanah a remporté trois prix prestigieux pour son dernier roman, le Femina, le Renaudot des lycéens et le Goncourt des lycéens, après avoir figuré sur de très nombreuses listes de prix depuis la rentrée, et il n’est pas exclu qu’elle soit encore récompensée. C’est que La Nuit au cœur est un livre bouleversant, qu’on lit comme en apnée tant il vous saisit immédiatement et tant est singulière et belle la langue qui le porte. Ni roman, ni enquête, même s’il emprunte un peu aux deux, le livre entrelace trois histoires de femmes victimes de la violence extrême de leur compagnon, trois femmes dont l’une est l’écrivaine et la seule qui a échappé à la mort. Appanah raconte comment est né ce texte brûlant, après qu’elle a découvert dans les médias les détails insoutenables de l’assassinat de Chahinez Daoud le 4 mai 2021, brûlée vive par son ex-mari. Ce féminicide lui remet violemment en mémoire celui dont a été victime sa cousine Emma, en décembre 2000. Mais aussi sa propre expérience, lointaine il est vrai puisqu’il s’agit d’une relation toxique qu’elle a partagée, alors qu’elle avait vingt-cinq ans, avec un homme brutal, plus âgé qu’elle, qui était journaliste et poète, et dont on ne connaîtra que les initiales, HC, avec cette hache qu’on ne peut s’empêcher de lire dans la première lettre de son prénom. « De ces nuits, de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces instants qui sont si accablants (…) il a fallu faire quelque chose. » Et c’est ce texte qui est né, « quête désespérée d’une justesse au plus près de la vie ». Des mots donc, arrachés au silence, à l’oubli, à la douleur, pour offrir à ces femmes un tombeau littéraire à défaut d’une impossible consolation.
Vous avez dit l’importance pour vous de la première phrase dans la mise en branle de l’écriture. Celle de votre dernier roman est étonnante s’agissant d’un ouvrage qui parle de féminicides : « Ils ne sont pas entièrement mauvais ». Mis à part l’évidence de votre désir de ne pas sacrifier la complexité et la nuance, qu’avez-vous mis dans cet incipit ?
En réalité, quand j’ai commencé à écrire, j’ai d’abord écrit la partie qui me concernait. Car il m’a très vite semblé que si je m’octroyais le droit de parler de Chahinez et d’Emma, il fallait que je fasse la même chose pour moi, que je plonge à l’intérieur de moi-même. Je commence donc à écrire en 2024, après avoir passé du temps, entre 2021 et 2024, à me documenter, à lire, à rencontrer les personnes qui voulaient bien me rencontrer. J’étais persuadée au départ que je n’allais pas parler des hommes, que j’allais juste les évoquer sans parler d’eux. Mais quand je travaillais sur Chahinez et Emma, j’ai entendu des phrases telles que : c’était un bon voisin, il m’a donné un coup de main, il m’a souri, il était gentil… Et ma première phrase, ce qu’elle veut dire c’est : ils sont un père, un frère, un fils, on ne peut pas mettre ces personnes terribles hors de la cité, il ne faut pas les considérer comme des monstres, il ne faut pas les considérer comme des non-humains.
Vous placez ces hommes dans une pièce imaginaire, une pièce commune à eux trois et qui est close. Est-ce une prison ? Aviez-vous besoin de les enfermer avant de pouvoir installer le récit ?
Je ne voulais pas les enfermer, je voulais prendre possession du récit. Ces hommes, ce sont ceux qui restent après avoir donné la mort, ce sont eux qui peuvent raconter. Il me fallait les mettre en position d’écouter à leur tour. Je voulais contracter le temps et les faire écouter le point de vue de l’autre, de celles qu’ils ont assassinées.
Le récit concernant les femmes commence par l’image de la course. Des femmes qui courent pour échapper à leur conjoint. Cette extrême fragilité des femmes est poignante. Vouliez-vous mettre l’accent sur cette inégalité fondamentale entre les sexes, cette inégalité physique, qui fait que les hommes courent plus vite et ont plus de force physique ?
Non, pour moi la course n’est pas liée à la fragilité. C’est une tentative de sauver sa peau, jusqu’à la dernière minute. S’échapper, se retourner, ne pas lâcher, ne pas se soumettre. Voilà ce que signifiait la course. Résister jusqu’à la toute fin. Pour Chahinez par exemple, elle court vers un abri et son mari ne court pas après elle. Les hommes ont utilisé des voitures et des armes pour venir à bout des tentatives faites par les femmes de leur échapper.
Vous écrivez très tôt dans le livre avoir rêvé d’un « récit commun », tissé par trois voix. Pouvons-nous revenir là-dessus ? Quel est l’objectif de ce récit-là ?
L’impulsion d’écrire me vient dans la foulée de la mort de Chahinez Daoud, dans la semaine qui suit cette terrible mort. Mais je ne me mets pas tout de suite à l’écriture, j’ai besoin de rêver mon livre, de l’imaginer avant. Je n’ai jamais commencé un texte en l’écrivant. Je le rêve comme une structure, une mécanique que je souhaite mettre en place. Ce rêve est par moments très clair, très flou à d’autres. Et l’idée du récit commun renvoie au fait que je n’aurais pas pu parler de l’emprise dans laquelle j’étais tombée lorsque j’étais jeune, s’il n’y avait pas eu Chahinez. Les trois histoires se répondent, chacune éclaire quelque chose des deux autres. Chahinez éclaire mon expérience personnelle et l’inverse est vrai aussi. La question de l’étranglement par exemple, ce que j’apprends de la tentative d’étranglement de MB sur Chahinez me fait prendre conscience des similarités avec ce que j’ai vécu, et me permet de comprendre et de trouver la distance nécessaire pour en parler.
« L’année de mes dix-sept ans, je suis tombée dans un trou noir », écrivez-vous. Vous racontez juste avant, comme si cela annonçait la chute, la prédiction que l’on vous a faite en vous lisant les lignes de la main. Comme si cela relevait d’une fatalité.
C’est vrai qu’en écrivant cette phrase, je me suis souvenue de cette prédiction que m’avait faite mon oncle. C’était au départ un moment joyeux, il disait parfois des choses farfelues aux autres, mais quand il est arrivé à moi, toute joie avait disparu et il m’a dit avec un air effaré : « Tu vas faire quelque chose d’horrible ». J’ai eu honte. Ce sentiment, je le connais bien. Mon oncle avait vu quelque chose en moi qu’il ne devait pas voir. Il est vrai que j’ai vécu dans une culture où il y a beaucoup de superstitions. J’essaie de m’en défaire, j’essaie d’aller contre quelque chose qui est là tout le temps, cette emprise de la fatalité que transmettent les croyances traditionnelles. Car non, la fatalité n’explique rien de ce que j’ai traversé.
Le féminicide de Chahinez Daoud a été décrit comme archétypal par la chambre d’instruction. Que pensez-vous de cette formulation ?
Je ne sais pas ce qu’ils ont voulu dire. Que cette histoire est un modèle, un prototype ?
Je ne souscris pas à cela, même si j’entends partout que cette formulation est reprise. Il y a tant de façons de mourir. Je lisais aujourd’hui qu’en 2024, la proportion des femmes de plus de soixante-dix ans, concernées par les féminicides, avait augmenté. Cela m’a fait beaucoup de peine. Cela veut dire que personne n’est à l’abri et que même après tant d’années de vie commune, on peut quand même être victime de cette violence-là. Je crois aussi qu’écrire, faire un livre, c’est prendre le temps de la complexité et du mot juste. Moi je parlerai plutôt de crime conjugal. Les histoires de couple ont à voir avec l’intimité, la conjugalité, avec ce qui se joue entre deux personnes et auquel on n’a pas accès. Quelque chose se passe à l’intérieur des murs d’une maison, qui reste secret, mystérieux, et qui fait qu’on regarde avec effroi ces meurtres. Il y a toujours deux versions dans ces récits, celle de l’emprise, de la possession, et celle de l’amour. On s’en méfie, on s’en défie de la vérité de ce qui se passe. Et pourtant, ces femmes meurent. Je voudrais aussi évoquer la dimension du sur-meurtre : on ne se contente pas de tuer, on veut mutiler l’autre, brûler, effacer. On détruit leur corps, leur visage, au point qu’on ne les reconnaît plus. Les parents ne peuvent plus reconnaître ces femmes-là…
« Je n’ai pas écrit avec la colère, dites-vous. Je n’ai pas écrit depuis cet endroit-là. » Depuis quel endroit avez-vous donc écrit ?
J’ai écrit avant tout dans un souci de compréhension et de dignité. Je voulais respecter ces femmes, respecter ce qu’elles avaient été, ne pas les éclairer de façon crue. Comme c’était pour moi un livre sur le temps et que je n’avais pas d’échéance à respecter, je me suis sentie très libre dans ma manière de l’écrire. Liberté dans la construction et liberté dans la langue aussi ; parfois des mots en créole me venaient et comme ils me semblaient plus justes, je les conservais. Je souhaitais articuler trois temporalités : celle du fait divers, qui est celle de Chahinez, celle de l’effacement complet qui est celle d’Emma, et le temps de la mémoire floue, marécageuse, qui est la mienne. Il me fallait les regarder, les mettre à plat, les écrire.
Vous avez écrit une douzaine de livres. Quel est le fil rouge qui court à travers ces ouvrages, si différents soient-ils ?
Merci pour cette question. J’y répondrai en deux parties. J’ai toujours été très intéressée par la structure. Beaucoup de mes idées de livres sont nées à partir d’une envie de structure. Mon premier roman par exemple, j’ai rêvé de l’écrire en commençant par le mot « pourtant », et c’est ce que j’ai fait. Le mot « pourtant » fait référence au fait qu’il s’est passé des choses avant que ne commence la narration. Donc imaginer une structure et la langue qu’on va mettre au service de cette structure est le premier fil rouge. Quant à la matière, je dirais que je m’intéresse surtout aux rapports inégaux entre les êtres. Il y a tant de formes que prend l’inégalité : inégalité dans l’histoire, inégalité de la naissance, inégalité de hasard…
Je suis née de grands-parents qui ont connu la plantation à l’ère coloniale, et ma famille est sortie de la pauvreté à la génération de mes propres parents. Ma mère est une des premières de son village à réussir le brevet, dans des conditions économiques et familiales très difficiles. C’est cela certainement qui me rend particulièrement sensible à ces questions d’inégalité.
Pour finir, j’ai envie de vous demander si écrire ce livre vous a apporté de l’apaisement.
Je suis apaisée de l’avoir terminé, d’être arrivée au bout de ce chemin-là, ce dont je n’étais pas sûre en commençant. Mais l’achèvement d’un livre et sa publication provoquent comme une ouverture vers autre chose. Un barrage cède, d’autres paroles que la mienne sont dites, une conversation s’engage et continue… La littérature est là, elle traverse le temps. Le livre attend qu’on le lise, tranquillement. Une lectrice m’a dit ça l’autre jour en librairie : j’ai acheté votre livre mais il est encore trop tôt pour moi de le lire. Il m’attend.
La Nuit au cœur de Nathacha Appanah, Gallimard, 2025, 285 p.