La « moskovia » représentée dans cette icône de pélerin peinte en 1865. Photo ZZ/ L'OLJ
« L’icône n’est pas une simple peinture, mais le fruit d’un cheminement spirituel. » Cette définition d’un art sacré, nécessitant pour sa réalisation un état de ferveur proche de la transcendance – la tradition exigeant que l’iconographe soit un moine, sinon un homme particulièrement dévot – pourrait aussi s’appliquer à ses receveurs. En particulier aux pèlerins des siècles derniers qui, au terme de leur voyage en Terre sainte, rapportaient chez eux des « peintures iconographiques » consignant, dans une sorte de cartographie illustrée de scènes de l’Évangile, les différentes étapes de leur pèlerinage sur le sol foulé par le fils de Dieu.
Ces icônes dites « du pèlerin », pièces relativement rares que l’on retrouve dans la collection privée du banquier et mécène libano-palestinien Rami el-Nimer, constituent indéniablement le clou de l’exposition « Sur terre comme au ciel : les icônes de Jérusalem », qui se tient à Dar el-Nimer* jusqu’au 17 janvier 2026. Pour le récit qu’elles font d’une période de l’histoire durant laquelle le pèlerinage en terre du Christ représentait le moment culminant d’une vie de croyant.
Car les œuvres réunies dans cette exposition ne se contentent pas de dérouler les figures iconiques traditionnelles de la chrétienté ; elles racontent aussi un temps où la croyance dans le sacré régentait la vie des hommes et en codifiait les comportements. Ce temps des cathédrales et des pèlerinages religieux, initiés entre la fin du IVᵉ et le début du Vᵉ siècle par l’impératrice Hélène, mère de l’empereur Constantin, elle-même partie en quête de la Sainte-Croix, fera de la Palestine la destination royale des fidèles. Et lui vaudra son nom de Terre sainte.

Ces pèlerinages, dont la fréquence va s’intensifier aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, donneront également naissance dans les ateliers du pays à une vaste production iconographique dont émergeront des peintures sur toile (Proskynetaria) répondant à la demande spécifique des pèlerins.
Sur les cimaises et dans les vitrines du bel espace de la fondation beyrouthine dédiée aux arts et à la culture de notre région du monde, la série d’icônes melkites et de peintures iconographiques relate ainsi l’essor touristique et artistique remarquable qu’a connu la Palestine à la fin de la période ottomane.
Double perspective : historique et stylistique
L’intérêt de cette exposition, dont la curation a été confiée au peintre, écrivain, historien de l’art et spécialiste reconnu de l’art iconographique Mahmoud Zibawi**, réside par conséquent dans la double perspective, historique et stylistique, sur les icônes de l’École de Jérusalem qu’elle offre aux visiteurs. À travers une première section déroulant les figures majeures de cet art sacré – le Christ Roi, la Vierge Marie, les saints, les apôtres et les archanges –, elle donne un aperçu des caractéristiques propres à ce style local, mises en parallèle avec d’autres styles de l’Orient chrétien.
« Dans la plupart des icônes de l’École de Jérusalem, les visages et les silhouettes des saints s’écartent du style ascétique de l’art byzantin ; les faces rondes prédominent et sont empreintes d’une gaieté et d’une candeur enfantines ; le fond est sobre, limité à quelques motifs végétaux et à des étoiles en auréoles. Mais l’on peut parfois y retrouver des emprunts à la tradition de l’imagerie occidentale », révèle Zibawi. Car, parallèlement aux pèlerins, la Terre sainte attire aussi à cette époque de nombreux iconographes grecs et russes, dont l’influence se transmettra aux artistes locaux.

« C’est le cas de cette icône de la Vierge à l’Enfant aux pieds nus, un détail occidentalisant clairement inspiré des représentations de l’Immaculée Conception, alors que dans la tradition orientale, la mère de Dieu est toujours chaussée de rouge royal », souligne, à titre d’exemple, le curateur et auteur de L’Icône, sens et histoire, ainsi que d’un bel ouvrage en arabe spécifiquement consacré à cette exposition.
Saint Georges, patron de Beyrouth
Provenant d’iconostases (cloisons séparant dans les églises orientales le chœur de l’assemblée des fidèles) ou plus modestement de foyers chrétiens, une large part des icônes exposées ici sont signées du prénom de leur auteur, accompagné de la mention al-Qudsi (« le Jérusalémite »). On y découvre, entre autres, les portraits de saints locaux ou régionaux inconnus hors de l’Église d’Orient, à l’instar de Moïse l’Éthiopien ou d’Élian de Homs. Ce dernier appartient à la catégorie des « anagyres » (saints médecins), moins connus que les saints militaires tels que saint Dimitrios ou encore le fameux saint Georges, considéré comme le patron de Beyrouth pour avoir terrassé le dragon. L’exposition confronte d’ailleurs, à travers deux de ses représentations placées côte à côte, les styles byzantin traditionnel et « jérusalémite ».

Afflux de pèlerins vers le « Nombril de la terre »
Comme signalé plus haut, l’École de Jérusalem se distingue aussi par la production des Proskynetaria, grandes toiles cartographiques des lieux saints de Palestine essentiellement destinées aux pèlerins. Des œuvres de grandes dimensions, mais faciles à transporter, roulées dans les bagages. Une fois tendues sur châssis et accrochées dans leur salon, elles attestent de leur voyage en Terre sainte.
Ces « icônes du paysage sacré » privilégient pour la plupart des hagiographies picturales exclusivement consacrées à la vie du Christ, entourant un même dessin central de l’église du Saint-Sépulcre, considérée comme le « nombril de la Terre ».
Pièce particulièrement rare dans ce registre : une grande peinture sur toile reproduisant, à travers des scènes de l’Évangile ancrées dans leur contexte géographique, une topographie complète de la Palestine du début du XVIIIᵉ siècle.

« On y identifie différentes scènes de la vie du Christ dessinées à l’emplacement des lieux où elles se sont déroulées : la crucifixion à Jérusalem, la nativité à Bethléem, le baptême dans le Jourdain, Nazareth en Galilée – lieu de l’Annonciation et ville d’origine de Jésus –, etc. », indique Mahmoud Zibawi.
Une autre « icône du pèlerin » particulièrement intéressante représente, entre autres lieux, la Moskovia, la grande cité-dortoir construite aux abords de la Ville sainte par le tsar Alexandre dans les années 1840. Une pièce comportant également des inscriptions en caractères cyrilliques, renvoyant à l’afflux de pèlerins slaves orthodoxes à partir du milieu du XIXᵉ siècle, après que l’Empire russe ait institutionnalisé sa présence à Jérusalem.
Ville sainte et centre de production
« L’icône ne se peint pas mais s’écrit », dit-on souvent. Par extension, on pourrait affirmer qu’« elle ne se regarde pas, mais se lit ». La preuve par mille dans cette exposition « Sur la Terre comme au Ciel », qui rassemble des icônes racontant, comme dans un livre ouvert, une Jérusalem à son apogée, à la fois Ville sainte et centre de production de souvenirs divers. L’exposition montre d’ailleurs, parallèlement aux icônes, quelques objets typiques : croix en nacre et bois d’olivier, cadres, chapelets ou encore icônes miniatures réalisées sur des coquillages et des arêtes de poisson provenant des eaux bénites par Jésus…
*Dar el-Nimer for Arts & Culture, rue d’Amérique, secteur Clemenceau, jusqu’au 17 janvier 2026.
** Diplômé de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge de Paris et titulaire d’une thèse de doctorat sur la peinture paléochrétienne d’Égypte (Paris-Sorbonne).


Le gentilé relatif à Jérusalem est Hiérosolimitain, et non pas Jérusalémite!
11 h 37, le 03 décembre 2025