Cette photo remise, prise et diffusée le 22 mai 2025 par le département pakistanais de l’information (PID), montre le Premier ministre Shehbaz Sharif (à droite) et le président Asif Ali Zardari (au centre) remettant conjointement le bâton de maréchal au chef d’état-major de l’armée, le général Syed Asim Munir, lors d’une cérémonie au palais présidentiel à Islamabad. Photo du Département pakistanais de l’information (PID) transmise via l'AFP
Depuis un an, l'armée pakistanaise n'a cessé d'accroître son pouvoir à coups de réformes constitutionnelles, accordant l'immunité à son chef et tirant profit des tensions régionales, jusqu'à faire de l'ombre au gouvernement civil. L'armée a dirigé le Pakistan grâce à plusieurs coups d'État pendant près de la moitié de son histoire, depuis son indépendance en 1947.
Mais seul un dictateur, le général Pervez Musharraf, arrivé au pouvoir en 1999 et à la tête du pays pendant près d'une décennie, a été jugé pour « trahison ». Ces poursuites ne pourraient plus s'appliquer à l'actuel chef d'état-major, le maréchal Asim Munir : déjà considéré comme l'homme le plus puissant du pays, il s'est vu accorder, grâce à une réforme constitutionnelle controversée adoptée en novembre, l'immunité à vie.
Selon ce texte, le président ainsi que toute personne se voyant décerner le grade de maréchal, attribué à Asim Munir après le conflit meurtrier qui a opposé en mai le Pakistan à son voisin et rival historique indien, deviennent intouchable.
« Si Asim Munir venait à imposer la loi martiale demain, il ne pourrait jamais être jugé pour trahison. Donc théoriquement, un coup d'État est possible », pointe auprès de l'AFP la politologue et spécialiste de l'armée Ayesha Siddiqa. « Ces amendements auront des conséquences considérables sur les principes de démocratie et d'Etat de droit », a mis en garde vendredi le porte-parole du Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'Homme (HCDH), Jeremy Laurence.
Principale ONG de défense des libertés, la Commission pakistanaise des droits humains (HRCP) s'est aussi inquiétée de la possibilité que « l'immunité à vie accordée à des responsables de la fonction publique concentre un pouvoir illimité entre les mains d'une poignée de personnes ». « La Constitution est bafouée sous un gouvernement civil, et non pas sous une loi martiale imposée », s'est également alarmé le juriste Osama Malik.
« Coup de grâce »
Contactés par l'AFP, ni le gouvernement, ni l'armée n'ont commenté. Si l'opposition a dénoncé un « coup de grâce porté à la démocratie », aucune manifestation massive n'a été organisée et seuls quelques journaux et internautes ont osé critiquer ouvertement ces changements.
L'opinion publique, autrefois hostile à l'armée, lui est beaucoup plus favorable depuis le conflit armé avec l'Inde, vu, du Pakistan, comme une victoire d'Asim Munir, et en plein contexte d'escalade avec l'Afghanistan.
Dans le cinquième pays le plus peuplé au monde, jamais un Premier ministre n'a achevé un mandat et le gouvernement reconnaît de plus en plus ouvertement le rôle central de l'armée dans la gestion des affaires de l'État.
Le ministre de la Défense, Khawaja Asif, a même qualifié en septembre le modèle pakistanais d' « hybride ». Auprès du média Zeteo, il a assuré que les décisions « sont prises par consensus entre dirigeants civils et militaires », tout en affirmant qu'Asim Munir n'a pas plus de pouvoir que les ministres du gouvernement.
L'armée, de longue date accusée d'interférer en politique et dans les élections, s'en défend. Des experts soulignent que même Imran Khan, ancien Premier ministre et bête noire du pouvoir actuel, avait contribué à renforcer le pouvoir militaire.
Il « avait prolongé le mandat du chef d'état-major de l'armée », avant M. Munir, et « d'autres Premiers ministres ont accordé plus de pouvoirs à l'armée », souligne l'analyste Ahmed Mahboob. Mais en 2022, Imran Khan a limogé Asim Munir, alors chef des puissants services secrets, et, estiment les experts, perdu le soutien de l'armée avant d'être destitué peu après, à la suite d'un vote de défiance.
Son successeur, Shehbaz Sharif, a promu Asim Munir chef d'état-major des armées. Imran Khan croupit aujourd'hui en prison, mis en cause dans plus de 200 affaires de corruption que ses soutiens estiment « politiques ».
Le ressentiment des partisans d'Imran Khan avait débouché, après des élections législatives entachées d'allégations de fraude, sur de nombreuses manifestations en 2023 et 2024, et de violents affrontements avec les autorités. Mais la rhétorique anti-armée qui se propageait dans le pays a connu une tendance inverse cette année.
« Maréchal préféré » de Trump
« Tout ce qui se passe au Pakistan, notamment les modifications de la Constitution, est motivé par la crainte d'Imran Khan et de sa popularité », assure auprès de l'AFP Zulfi Bukhari, porte-parole de son parti, le Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI).
La dernière réforme constitutionnelle, aussi accusée de remettre en cause l'indépendance de la justice, confère au maréchal Munir le titre de « chef des forces de défense », lui donnant le contrôle des armées de l'air et de la marine, en plus de l'armée de terre, bouleversant toute la chaîne de commandement.
Alors qu'il devait quitter ses fonctions en 2027, il pourra maintenant rester à la tête de l'armée jusqu'en 2030, ce qui lui « permettra de superviser les prochaines élections » de 2029, note Ayesha Siddiqa. En quête de légitimité à l'international, il a renforcé son prestige en participant à deux visites officielles aux Etats-Unis. Sur plusieurs photographies à la Maison Blanche, il a troqué son habituel uniforme pour arborer cette fois un costume bleu foncé, et se tient fièrement aux côtés de Shehbaz Sharif et de Donald Trump. Celui-ci l'a appelé « son maréchal préféré ».

