Un drapeau tunisien. AFP
Le méga-procès en appel en Tunisie contre une quarantaine de personnalités soupçonnées de complot contre la « sécurité » de l'Etat, dont des opposants de premier plan au président Kais Saied, a repris jeudi à Tunis en l'absence des principaux accusés.
Jugés pour « complot contre la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat » et « adhésion à un groupe terroriste », il est reproché notamment aux prévenus d'avoir rencontré des diplomates étrangers.
Les plus connus, tous emprisonnés, sont le chef de la principale coalition d'opposition FSN, Jawhar Ben Mbarek, les dirigeants de partis Issam Chebbi et Ghazi Chaouachi, les politiciens Khayam Turki et Ridha Belhaj et l'homme d'affaires Kamel Ltaief.
Certains accusés se trouvant à l'étranger sont jugés par contumace, comme la féministe Bochra Belhaj Hmida ou le philosophe français Bernard-Henri Levy.
Devant le tribunal, une quinzaine de personnes se sont rassemblées pour réclamer leur libération, a constaté un journaliste de l'AFP.
La poétesse et opposante Chaima Issa, appelée à comparaître libre au procès, brandissait une grande photo de M. Ben Mbarek. Celui-ci est « au bord du point de non-retour » après un mois de grève de la faim, a dit sa soeur Dalila Msaddek qui manifestait également.
En milieu de journée, l'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani est sortie de prison, bénéficiant d'une mesure de libération conditionnelle, après 18 mois de détention et plusieurs condamnations en première instance en vertu d'un décret présidentiel sur les fausses informations.
A l'ouverture de l'audience d'appel de ce méga-procès, le président du tribunal a estimé que « la plupart (des prévenus) ont refusé de comparaître » car les principaux accusés devaient être entendus en visioconférence, ce que leurs avocats ont rejeté, exigeant leur présence à la barre.
« se défendre directement »
« Monsieur le juge, Jawhar est en grève de la faim, il risque de mourir et tout ce qu'il demande c'est de comparaître en présentiel devant vous », a déclaré pendant l'audience Mme Msaddek qui est aussi l'une des avocates de son frère et d'autres prévenus. « Tout ce que veulent les détenus c'est de se défendre directement devant vous », a-t-elle ajouté.
De longues discussions ont eu lieu autour de demandes formelles de comparution en personne envoyées par les détenus que le juge a dit ne pas avoir reçues.
L'un des accusés ayant accepté la visioconférence, l'ancien député islamo-conservateur Sayed Ferjani, a estimé que cette « comparution à distance est un grand problème », se disant incapable de vérifier si son avocat est « présent dans la salle ».
Il a aussi clamé son innocence: « cette affaire est politique et une injustice claire, c'est une affaire imaginaire ».
La majorité des accusés emprisonnés avaient été arrêtés lors d'un coup de filet dans les rangs de l'opposition au printemps 2023. Le président Saied les avait à l'époque qualifiés de « terroristes ».
En avril, lors du jugement en première instance, les accusés avaient été condamnés à de lourdes peines allant jusqu'à 66 ans de prison, après seulement trois audiences et sans plaidoiries de la défense.
Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk, avait dénoncé « des violations du droit (...) suscitant de graves inquiétudes quant aux motivations politiques ».
L'ONG Human Rights Watch a, elle, réclamé « l'annulation des peines injustes » prononcées en première instance, dénonçant « des accusations infondées » et une absence de « garanties d'un procès équitable » dans le cadre d'un procès qui s'inscrit dans une campagne plus large de « répression » de « toute forme de critique ou dissidence ».
Depuis que le président Kais Saied s'est emparé des pleins pouvoirs à l'été 2021, les ONG tunisiennes et étrangères déplorent un recul des droits et libertés en Tunisie, berceau du printemps arabe.
Des dizaines d'opposants, avocats, journalistes, humanitaires, sont détenus pour des accusations de complot ou en vertu d'un décret sur les fausses informations.

