Le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth (à gauche) serre la main du ministre sud-coréen de la Défense Ahn Gyu-back (à droite) lors de sa visite d'une base militaire américaine près du village de Panmunjom, dans la zone démilitarisée (DMZ) qui sépare les deux Corées, à Paju, le 3 novembre 2025. Photo AFP
L'accord annoncé récemment par Donald Trump pour permettre à la Corée du Sud d'avoir un sous-marin à propulsion nucléaire constitue un développement majeur servant les intérêts de Washington et de Séoul, mais porte en germe une course aux armements dans une région inflammable, soulignent des experts.
« La vraie information stratégique de la tournée asiatique de Trump, c'est le sous-marin nucléaire sud-coréen. C'est un coup de génie », explique à l'AFP un haut gradé occidental sous couvert d'anonymat.
« C'est bien plus significatif que ses déclarations floues sur d'éventuels essais nucléaires », abonde Heloïse Fayet, chercheuse au centre de réflexion français IFRI. « Un séisme géopolitique », estime quant à lui Seong-Hyon Lee, du centre d'études asiatiques de Harvard. Pour lequel, « la Corée du Sud vient de réaliser l'une des opérations stratégiques et industrielles les plus sophistiquées de l'histoire moderne ».
Le contenu de l'accord, annoncé jeudi dernier, reste inconnu et son succès incertain. L'objectif étant de permettre à Séoul de construire un sous-marin nucléaire d'attaque (SNA) dans un chantier naval détenu par une entreprise sud-coréenne à Philadelphie (Etats-Unis).
Corée du Nord
« La Corée du Sud se méfie de plus en plus de l'influence maritime chinoise, mais c'est surtout une réponse à la Corée du Nord », explique François Diaz-Maurin, éditeur aux Affaires nucléaires du Bulletin of the Atomic Scientists américain.
Pyongyang s'est dotée au fil des ans d'armes nucléaires, et a dévoilé en mars son premier sous-marin à propulsion nucléaire avec missiles balistiques. « C'est un 'game changer', une menace nouvelle pour la Corée du Sud et pour les États-Unis », pointe M. Diaz-Maurin. Car « les sous-marins à propulsion diesel actuels de la Corée du Sud ne peuvent rivaliser », selon Sam Roggeveen du Lowy institute australien.
Mais comment cet accord s'articulerait-il ?
« Les Sud-Coréens veulent du combustible », explique à l'AFP une source industrielle européenne, expliquant qu'avec leur programme nucléaire civil ils ont sans doute les compétences pour miniaturiser « un réacteur de 10 à 12 mètres de diamètre, insérable dans un sous-marin ».
« Si nous obtenons le carburant nécessaire au sous-marin par le biais de consultations avec les Etats-Unis (...), nous prévoyons de mettre en service le premier bâtiment entre le milieu et la fin des années 2030 », a déclaré mardi Won Chong-dae, un responsable du ministère des Armées.
Séoul ne peut enrichir le matériau fissile jusqu'au degré militaire nécessaire sans rompre ses engagements, et notamment le Traité de non-prolifération.
AUKUS
C'est là que l'affaire résonne avec un autre dossier nucléaire régional, l'alliance AUKUS (Australie, Royaume-Uni, Etats-Unis) qui vise notamment à fournir à l'Australie des sous-marins nucléaires d'attaque. AUKUS prévoit que le combustible américain soit fourni « dans des réacteurs scellés, sous boîte noire » en Australie, explique M. Diaz-Maurin, limitant les risques de prolifération.
« Séoul n'a jamais caché son intérêt pour un programme d'armes nucléaires national: plus de 70% de la population y serait favorable, dans un contexte de perte de confiance dans les garanties de sécurité américaines », remarque Mme Fayet. « Si le risque de prolifération en Australie était très faible du fait d'un engagement permanent de Canberra dans le désarmement, des précautions beaucoup plus drastiques devront être prises avec Séoul », qui pourrait être tenté d'ouvrir d'éventuelles boîtes noires, prévient-elle.
Seong-Hyon Lee estime au contraire qu'avec ces investissements à Philadelphie, et à l'opposé de l'Australie, « la Corée du Sud ne se contente plus d'acheter la sécurité américaine, elle intègre sa base industrielle à celle des États-Unis pour former un seul bloc stratégique et économique ».
Course aux armements
Car AUKUS est enlisé. Avec seulement deux chantiers navals opérationnels, les Etats-Unis ne produisent pas assez pour renouveler leur flotte sous-marine tout en fournissant l'Australie dans les temps.
Si l'accord coréen fonctionne « c'est un bon coup pour Washington car cela vient soutenir leur capacité de production, puisque ce seront les Coréens qui vont investir, recruter et former la main d'œuvre », résume la source industrielle. Et au plan stratégique, en renforçant un allié de Washington, « ce bâtiment servirait aussi les intérêts américains dans la région », estime M. Diaz-Maurin.
Mais il pointe un risque: Pyongyang pourrait considérer que ce sous-marin plus efficace pourrait approcher ses côtes et frapper préventivement ses installations nucléaires. « On a un risque d'emballement ». « Il est devenu difficile d'espérer la paix et la stabilité dans la région avec ces projets », juge Byong-Chul Lee, de l'université Kyungnam à Séoul. « Une nouvelle course aux armements se profile ».


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