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Lifestyle - Récit

Le mystérieux « prince » russo-polonais de Zokak el-Blat dévoilé au grand jour

Une enquête inédite menée par Gérard Martayan livre l’identité du personnage qui s’était fait construire le palais Hneiné à Beyrouth.

Le mystérieux « prince » russo-polonais de Zokak el-Blat dévoilé au grand jour

De l'extérieur, la forme du palais Hneiné est d'une sobriété relative. Photo fournie par Camille Tarazi

L’histoire du palais Hneiné, implanté dans le quartier de Zokak el-Blat, à Beyrouth, est restée longtemps imprécise. On racontait que ce bâtiment, aux décors inspirés de l’Alhambra et de l’architecture de l’Égypte mamelouke, a été édifié vers la fin de 1860 ou 1870 par un noble russe qui y résida jusqu’à sa mort. Mais aucune information ne fournissait des éléments concrets sur le personnage. Dans les années 1990, le spécialiste en urbanisme et histoire de l'art islamique, l’Allemand Ralph Bodenstein, repère dans les archives de la famille Tarazi une série de tirages photos albuminés représentant la grande salle mauresque du palais. Les clichés comportent une légende mentionnant la « Maison Todorschi à Beyrouth », réinterprétée par la suite en « Maison Podorschi à Beyrouth ».

En 2011, Camille Tarazi découvre, à travers des cartes postales anciennes, que le Russe se nommait Podhorski. Ce nom deviendra alors la piste principale du chercheur Gérard Martayan, qui entreprend avec détermination le travail de révéler l’identité de ce mystérieux occupant et fondateur présumé du palais. Martayan épluche documents d’archives, ouvrages académiques, carnets de voyages, photographies anciennes exhumées des archives de la famille Tarazi, et sources bibliographiques collectées par le biais du professeur Sami A. Houry de l’université d’Athabasca (Calgary, Alberta, Canada). Entre-temps, l’historiographie locale s’empare du récit de l’écrivaine Janice Oberding, relatant un crime survenu à Goldfield, ville du Nevada, fondée par des prospecteurs d’or où un flamboyant Polonais mi-aristocrate, mi-aventurier, nommé Konstanty Podhorski, est tué par un mari jaloux qui le surprend en compagnie de sa femme. La construction du palais est alors attribuée au quêteur d’or.

« Mais celui-ci, né en 1859 en Ukraine n’avait même pas 25 ans lorsque le palais a été bâti (…) D’autre part, cette résidence ne pouvait être que l’œuvre d’un esprit iconoclaste, nourri de multiples références artistiques et culturelles », raconte Gérard Martayan.

De l’Ukraine… à l’Orient

Le journal inédit de Konstanty Podhorski paru en 2022, évoquant l’existence d’un « oncle », Kazimierz Jan Stanisław Podhorski, né en 1831, à Berezna, à environ 120 km au sud-ouest de Kiev, en Ukraine, sera un document d’une importance particulière.

L’auteur relate que son parent est issu d’une riche famille de la noblesse terrienne polonaise, et qu’il a fait des études à Kiev. Il dépeint un Kazimierz à la tête d’une immense fortune, doté d’une apparence agréable, parcourant le monde et parlant plusieurs langues. Il était « d’une intelligence extraordinaire, cultivé et érudit comme peu de ses semblables (…) » Il fréquentait les cours royales. La reine de Wurtemberg l’appelait « mon charmant ami » ; l’impératrice Eugénie « l’invitait à ses petits cercles » ; la reine Victoria lui demandait toujours de lui rendre visite ; et il passait des semaines à la cour des souverains de l’Asie du Sud. Mais l’auteur se désole en constatant que son oncle « d’un Polonais patriote raisonnable est devenu un cosmopolite complet et prend goût pour Moscou désormais ». À cela s’ajoute sa passion pour les chevaux arabes. « Un thème récurrent qui jalonne les récits qui lui sont consacrés (…) Rien de très étonnant à cela, sachant que son père possédait l’un des meilleurs élevages en Ukraine », rapporte Gérard Martayan.

Parrain de la fille de Lutfi bey

Reconstituer « la période orientale du prince » a été toutefois impossible vu « les données parcellaires dont la plupart ne sont pas datées », indique Gérard Martayan. En revanche, l’existence de son palais à Zokak el-Blat est évoquée dans plusieurs textes, dont ceux de Maria Twarowska et de Roman Aftanazy (auteur de Histoire des résidences dans les anciennes régions frontalières de la République, paru en 1997). Tous deux soutiennent qu’avant les années 1880, Podhorski a passé de nombreuses années au Moyen-Orient et vécu essentiellement à Beyrouth, où il avait son propre palais.

À l'intérieur, un décor somptueux déploie une composition foisonnante de détails de l'art islamique. Photo fournie par Camille Tarazi
À l'intérieur, un décor somptueux déploie une composition foisonnante de détails de l'art islamique. Photo fournie par Camille Tarazi

Le premier document attestant de la présence du « prince » polonais à Beyrouth remonte à l’édition de février-mars 1883 du journal at-Taqaddum, qui mentionne sa participation à une réunion d’un club social au domicile de Jirjis Tuéni (aujourd’hui palais Tuéni-Bustros). La même année, Thamarāt al-Funūn note qu’il a fait don à une société publique de Beyrouth d’une somme de 5 374 piastres (50 livres sterling à l’époque), le montant le plus élevé de la liste des souscripteurs qui comprend les Sursock, Bustros, Khoury, Debbas, Arslan, ainsi que les consuls de France et des États-Unis, et le représentant de la Banque ottomane. D’autre part, un lien d’amitié l’unissait à un officier polonais franc-maçon au service du sultan. Et il a été le parrain de la fille de Ludwik Monasterski (connu sous le nom de Lutfi Bey), commandant dans les années 1860 du deuxième régiment de Dragons ottomans composé de soldats polonais en Syrie.

De l’ancien Pomeshchik… aux Mezher et Hneiné

Dans son récit de voyages, Lydie Paschkova, correspondante du Figaro à Saint-Pétersbourg et membre de la Société de géographie, évoque son passage à Beyrouth en juin 1886, et sa visite à Podhorski dans son palais de Zokak el-Blat. « J’apprends que Podgorski, l’ancien Pomeshchik (terme qui se réfère à la noblesse terrienne russe) s’est finalement installé et a construit une maison arabe à Beyrouth (…) Il se dit purement russe, alors qu’il n’y a pas plus polonais que lui (…) La maison n’est pas encore terminée et, selon lui, elle coûte déjà 200 000 francs. » Une décennie plus tard, l’hiver 1897-1898, un compatriote du « prince » en voyage au Proche-Orient décrit le palais comme l’« incarnation d’un rêve oriental fantasmé », et rapporte qu’« il est passé aux mains d’un tiers ; mais l’appartement attend son maître, intact. Le nouveau propriétaire (Youssef Mezher) habite à l’étage ».

Une vue de l'intérieur du palais prise en 2000. Photo fournie par Camille Tarazi
Une vue de l'intérieur du palais prise en 2000. Photo fournie par Camille Tarazi

Le récit de Lydie Paschkova confirme également que le drogman de Podhorski étant décédé, la maison avait été léguée à son frère Salloum Sélim Mezher. « On ne connaît pas les circonstances qui ont conduit Podhorski à lui céder le bâtiment », rapporte le chercheur Gérard Martayan, en soulevant un nombre de questions : les Mezher étaient-ils les propriétaires d’origine de la parcelle où Podhorski a fait construire son palais au début des années 1880 ? En vertu des lois ottomanes sur l’héritage, le palais ne pouvait-il revenir qu’aux Mezher, propriétaires d’origine du terrain ? N’ayant pas eu de descendance directe et sachant qu’il ne pouvait pas léguer sa propriété à un étranger, Podhorski avait-il passé un accord avec Salloum Mezher ? Toutes les interprétations sont possibles. L’histoire des Mezher et du palais Hneiné est longue et pourrait faire l’objet d’un autre sujet. Toujours est-il que ce sont les deux fils de Salloum Mezher, Sélim et Youssef, qui héritent du palais. Camille, le fils de Sélim, cédera ses parts à Joseph Hneiné, époux de Marie Mezher, l’aînée des six enfants de Youssef.

D’après les récits de Pierwszy (1959), et d’Aftanazy, et de la grand-mère de l’historien Michael Zurowszki (descendant de la branche familiale de Konstanty Podhorski), une partie des objets amassés par le prince fut ramenée à Berezna, en Ukraine, où le style oriental dominait en 1891. « Ce qui pourrait indiquer que ce dernier avait définitivement quitté l’Orient au début des années 1890 », souligne Gérard Martayan.

« Un palais des Mille et Une Nuits »

Le maître des lieux rentré au pays, le palais est immortalisé par le Studio Dumas et fils, le photographe et explorateur français André Salles (1860-1929), Underwood & Underwood et autres. Les touristes de passage s’y pressent, notamment l’orientaliste Philippe Berger qui mentionne dans son carnet de voyage (1895) qu’il va « voir la maison du comte Podorski ». Se rendant en pèlerinage en Terre sainte après son abdication, le roi Milan 1er de Serbie passe en 1889 par Beyrouth et visite le palais. Un membre de son entourage direct détaille dans son journal le faste du décor et l’atmosphère enchanteresse d’« un palais des contes des Mille et Une Nuits (…) »

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L’auteur de cette recherche Gérard Martayan affirme que plusieurs photos et témoignages attestent que le palais Hneiné est resté richement décoré après le départ définitif de Podhorski fin 1890. Il précise également que le titre de « prince » ou « comte » attribué à Podhorski n’apparaît dans aucune des publications polonaises de l’époque, ou contemporaines. « On retrouve parfois son nom précédé du titre « Pan », qui était autrefois réservé aux membres de la noblesse, équivalent au terme « Sir » en anglais ». Usé par les voyages à travers le monde, Pan Podhorski meurt dans son palais de Berezna en 1898, entouré des reliques de son cher Orient.

Un bâtiment à valeur exceptionnelle

« Par sa grande taille et ses somptueux décors intérieurs, partiellement inspirés de ceux du palais Alhambra et de l’architecture médiévale de l’Égypte mamelouke, le palais Hneiné implanté à la rue Abdel-Kader, dans le quartier de Zokak el-Blat, est un monument historique exceptionnel, tant au plan artistique qu’anthropologique », souligne May Davie dans un article publié par l’université de Balamand. Spécialisée dans l'histoire urbaine, l'architecture religieuse et les structures sociopolitiques au Moyen-Orient, Davie met en avant l’importance patrimoniale de ce bâtiment et la nécessité de sa préservation dans le contexte du développement urbain de Beyrouth entre 1840 et 1940.

Squatté durant la guerre civile, le bâtiment est vendu par les Hneiné à un monsieur Kobeissi qui le cède au milieu des années 2000 à Wahib Ali Ghaith et au promoteur immobilier et ancien membre du conseil municipal de Beyrouth, Saadeddine Nemr Wazzan. En novembre 2009, le palais est frappé d’un interdit de démolition par décision du ministre de la Culture, Salim Wardy. Mais à la suite d'« un prétendu accident », un trou béant à même la façade met le bâtiment en péril. L’ONG Save Beirut Heritage, soutenue par le ministre de la Culture, Rony Arayji, réussit à l’inscrire sur la liste des 100 monuments les plus menacés du World Monuments Watch 2016.

En 2018, après des mois de travaux et un gros budget, Maya Ibrahimchah restitue au lieu un semblant d’éclat qui rappelle son lustre d’antan, visant ainsi à démontrant aux propriétaires-promoteurs que ce magnifique bâtiment peut servir de sésame pour un bel exemple de développement. Jugeant à leur tour que le palais, menacé de ruine, ce bâtiment représente un est un patrimoine inestimable, Sabine Bustros et Guillaume Boudisseau sont mandatés pour veiller à sa conservation. « Ce palais n’est pas un simple bien immobilier. C’est un témoin d’une époque, un fragment d’histoire, un cœur battant enfoui sous la poussière et l’oubli. Son élégance défie l’abandon. Mais aujourd’hui, il vacille. Il faut le sauver », dit Sabine Bustros. 

L’histoire du palais Hneiné, implanté dans le quartier de Zokak el-Blat, à Beyrouth, est restée longtemps imprécise. On racontait que ce bâtiment, aux décors inspirés de l’Alhambra et de l’architecture de l’Égypte mamelouke, a été édifié vers la fin de 1860 ou 1870 par un noble russe qui y résida jusqu’à sa mort. Mais aucune information ne fournissait des éléments concrets sur le personnage. Dans les années 1990, le spécialiste en urbanisme et histoire de l'art islamique, l’Allemand Ralph Bodenstein, repère dans les archives de la famille Tarazi une série de tirages photos albuminés représentant la grande salle mauresque du palais. Les clichés comportent une légende mentionnant la « Maison Todorschi à Beyrouth », réinterprétée par la suite en « Maison Podorschi à Beyrouth ».En 2011,...
commentaires (3)

Tres interessant . Merci

Alexandra

17 h 42, le 31 octobre 2025

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Commentaires (3)

  • Tres interessant . Merci

    Alexandra

    17 h 42, le 31 octobre 2025

  • Merci pour cet article Madame, ca fait un peut rever :) xxx

    Jack Gardner

    12 h 13, le 31 octobre 2025

  • Dans cette même rue Abdelkader du quartier Zokak el Blatt, se trouvait un chapelet de très belle maison anciennes (comme celles des Khoury, Boustani, etc) qui faisaient lun des charmes incontournables du vieux Beyrouth, mais que les promoteurs immobiliers ont vite fait de démolir pour construire du béton lucratif! Cela fait mal au coeur !

    Chucri Abboud

    08 h 55, le 31 octobre 2025

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