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Culture - Documentaire

Anthropologue à la caméra, Pascale Feghali capture les facettes méconnues de la vie d’Enfé

Réalisé dans le cadre du Digital Cultural Heritage Incubator initié par le Musée archéologique et la faculté d’ingénieurs de l’AUB, le film « Hima Enfé » révèle la ville du passé et celle du présent. 

Anthropologue à la caméra, Pascale Feghali capture les facettes méconnues de la vie d’Enfé

Enfé, connue pour son site archéologique, son complexe de bassins de sel taillés dans la roche, ses grottes et ses pittoresques chalets peints en blanc et bleu. Photo publiée avec l’aimable autorisation de Pascale Feghali

Le Musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) présentera ce mercredi 28 mai à 17h30 le film Hima Enfé, un documentaire de 55 minutes réalisé par la sociologue, anthropologue et cinéaste Pascale Feghali et le photographe, titulaire d’une maîtrise en sciences politiques et relations internationales Gabriel Ferneini. Pour ce faire, ils se sont posés durant trois mois sur la côte nord du Liban, plus précisément dans la petite localité d’Enfé, connue pour son site archéologique, son complexe de bassins de sel taillés dans la roche, ses grottes et ses pittoresques chalets peints en blanc et bleu qui lui ont valu le surnom de « petite Grèce du Liban ». Là, le modèle Hima Enfé – introduit par la Société pour la Protection de la nature au Liban (SPNL) – est devenu une initiative communautaire portée par le conseil municipal et l’engagement actif des habitants, avec le concours de l’archéologue Nadine Panayot Haroun, directrice du Musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) et initiatrice des fouilles archéologiques d’Enfé. 

Cinéma-vérité

Maîtresse de conférences à l’institut d’études scéniques et audiovisuelles (Iesav) de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, chercheuse associée au CNRS en France et à l’Université de Lausanne, Pascale Feghali a été formée auprès d’un des pionniers de la nouvelle vague du cinéma ethnographique et promoteur du « cinéma-vérité » Jean Rouch, dont elle a adopté la méthode de travail. Aussi, pour explorer les différents aspects de la vie humaine, tels les rites, les coutumes, les croyances, les structures sociales, etc., elle utilise la caméra comme moyen d’investigation, de documentation et de communication des résultats de ses recherches. Pour l’anthropologue cinéaste, l’art et la science sont plus étroitement liés qu’on ne pourrait le croire. « Le premier souvent associé à la créativité, à l’imagination, la science caractérisée par la logique, l’observation et les preuves empiriques, partagent un lien profond qui transcende leurs différences apparentes », souligne-t-elle. C’est dans une approche « anthropologique visuelle » que sa caméra s’est donc focalisée sur la vie quotidienne des habitants de la localité, mettant en scène l’archéologue Nadine Panayot Haroun, qui pourrait aisément brandir le slogan « Nous avons fouillé, voilà votre histoire ». Gergy el-Dayaa, marin pêcheur que Feghali et Ferneiné ont accompagné une nuit en mer pour vivre sa vie et pouvoir en rendre compte ; Johnny Semaan, artiste en résidence ; Omar Jreige, architecte et artiste ; Soumaya Merhi, entrepreneuse ; Imad Malek, saunier dans sa boutique de sel ; Lara Issa, vice-présidente de la municipalité ; l’architecte Georges Sassine, passionné de grottes et de marais salants ; ou encore Mosbah Allawi de Tallet el-Ghir ; et un ancien forgeron de moulin à vent Abou el-Ramah (90 ans) ; ainsi que Hafez Jreige, fondateur du Musée du sel qui met en valeur l’histoire et les techniques traditionnelles de production de cet « or blanc » qui continue à façonner l’identité locale. Entre le savoir-faire hérité de génération en génération et la préservation de leur patrimoine culturel et naturel, les résidents des lieux se sont vivement ralliés autour d’une politique commune : Hima Enfé. 

« Notre objectif étant de saisir l’homme dans son naturel, c’est-à-dire l’appréhender dans sa dimension psychologique et sociale, nous avons suivi leur rythme et respecté la manière dont ils choisissaient de se raconter », signale Pascale Feghali. 

Une image tirée du documentaire « Hima Enfé » de Pascale Feghali et Gabriel Ferneini. Photo Gabriel Ferneini
Une image tirée du documentaire « Hima Enfé » de Pascale Feghali et Gabriel Ferneini. Photo Gabriel Ferneini


Légendes et histoires réelles

Les récits des « acteurs » proposent un voyage entre passé et présent, où l’imaginaire et le réel s’entrelacent. « Car souvent les histoires sont associées à des légendes », indique l’anthropologue. « Contrairement aux faits historiques vérifiables, ajoute-t-elle, ces légendes dont la véracité est souvent difficile à déterminer peuvent être basées sur des événements réels, mais déformés, ou être complètement imaginées, tout en ayant une fonction sociale et culturelle. » Ainsi les grottes d’Enfé, cavités naturelles s’étendant le long de la plage, sur une distance d’environ deux kilomètres, sont un foyer de myriades de légendes, de récits, de traditions orales transmis de génération en génération. Cela ramène à la mémoire d’une septuagénaire : « Une grotte réservée autrefois aux enfants accusant une petite taille pour leur âge. La baignade dans cette cavité permettait de corriger leurs troubles de croissance. » Un autre récit révèle qu’il fallait maintenir l’enfant par ses talons et plonger sa tête dans l’eau. Un autre abri sous roche appelé « cheq » est considéré comme le plus important, car il a dévoilé une habitation préhistorique. Le terrain sur lequel il se trouve appartient à l’architecte Georges Sassine qui, depuis 2004, travaille à sa réhabilitation en un musée dédié aux outils utilisés par l’homme à travers les siècles. Dans une autre cavité souterraine dite « al-kahf » (la caverne), la famille Sassine célèbre le 22 octobre de chaque année la mémoire des premiers groupes humains qui l’ont occupé. Ber Saydé, submergée, et les grottes adjacentes ont chacune sa légende. Mais qu’importe si certaines histoires sont basées sur des événements réels ou sur l’imagination ou la fiction : elles enrichissent le caractère unique des lieux. 

La côte d’Enfé vue du ciel. Photo Gabriel Ferneini
La côte d’Enfé vue du ciel. Photo Gabriel Ferneini


Pascale Feghali n’est pas à son premier documentaire. Spécialiste du monde urbain, elle a réalisé une trentaine de films, dans différents pays, notamment en Grèce et en Afrique, où son époux l’ambassadeur d’Espagne Jesús Ignacio Santos Aguado était en poste avant d’être basé à Beyrouth. Ainsi, elle signe un reportage sur la vie quotidienne d’un quartier à Athènes. Un autre sur les réfugiés maliens installés à la frontière de la Mauritanie, réalisé pour les Nations unies. En Guinée, arpentant une rue, elle découvre des jeunes jongleurs de rue qu’elle suivra dans leur évolution, nouant ainsi une relation de confiance. « Leur performance leur a ouvert des portes à l’étranger. » Mais ce n’est pas tout. Dans les années 2000, l’anthropologue cinéaste habite Ras Beyrouth, plus précisément à Sanayeh, où quatre années de recherche et d’exploration filmique lui ont permis de rendre un portrait éclaté et vivant du quartier des arts et métiers. Un itinéraire de découvertes dont les repères sont les pratiques sociales des habitants, leur usage de l’espace et leur rapport au lieu. L’étude, qui allie texte et film, a été publiée en 2009 par Les Cahiers de l’Ifpo et préfacée par l’écrivain et intellectuel Élias el-Khoury.

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Pour un petit rappel, Enfé, ou Naufin du temps des croisades, continue à dévoiler ses dessous. De 2010 à aujourd’hui, les fouilles initiées et dirigées par Nadine Panayot, en collaboration avec le département d’archéologie et de muséologie de l’Université de Balamand, ont permis de mettre au jour l’histoire de la localité. 

S’appuyant sur les recherches de Nadine Panayot Haroun, Anis Chaaya, Bettina Fisher-Genz, Levon Nordiguian, Mohamad Ouerfelli et Grace Homsy Gottwalles, l’archéologue médiéviste Patricia Antaki affirme dans un article que le site a été occupé principalement à l’époque préhistorique, à l’âge du bronze, puis à la période byzantine. Elle signale que l’archéologue allemand Dirk Leder a recensé une vingtaine de sites, tant à ciel ouvert que sous forme de grottes et d’abris sous roche. Le nom d’Enfé apparaît à six reprises sous le nom d’Ambi dans les tablettes Tell-Amarna du XIVe siècle av. J.-C. La péninsule est également mentionnée au VIIe siècle av. J.-C. sous le nom d’Ampa par le roi assyrien Assarhaddon. Des traces d’un réseau de citernes d’eau remontant à cette période ont été révélées sur le site de l’église Saydet el-Rih ainsi que des tessons de poterie datant des périodes hellénistique et romaine. 

Une image tirée du documentaire « Hima Enfé » de Pascale Feghali et Gabriel Ferneini. Photo Gabriel Ferneini
Une image tirée du documentaire « Hima Enfé » de Pascale Feghali et Gabriel Ferneini. Photo Gabriel Ferneini


Par ailleurs, les excavations récentes dirigées par Nadine Panayot ont mis au jour un impressionnant pan de la forteresse croisée des XIIe et XIIIe siècles, décrite par Patricia Antaki Masson comme « une imposante muraille conservée sur une élévation de plus de trois mètres et sur une longueur de vingt mètres. Dans une structure adjacente, un passage percé dans un mur épais mène à un escalier voûté qui se perd dans les profondeurs. Cet escalier constitué de trois volées d’une quarantaine de marches conduit au fond du second fossé, à travers une porte percée dans le saillant d’un mur monumental. Cette poterne, en cours de dégagement, est la première entrée complète de la forteresse ; elle doit sa conservation à son enfouissement sous des tonnes de décombres ». 

Les sites fouillés ont livré par ailleurs une abondante poterie, datée pour la plupart du XIIIe siècle, à l’exception de quelques rares récipients de la période fatimide et d’autres de la période mamelouke. La poterie franque est constituée de vaisselle principalement émaillée, aux décors monochromes et polychromes, ainsi que des graffites. La plupart a été importée de Beyrouth, Saint-Jean-d’Acre, Chypre, Constantinople, la région égéenne et l’Italie. Des pièces de monnaie, frappées sous le règne de Raymond III de Tripoli à la fin du XIIe siècle, ont été retrouvées sur plusieurs sites d’Enfé. Les monuments religieux attribués avec certitude à la période des croisades sont : l’église Sainte-Catherine, la chapelle Saydet el-Rih ou Notre-Dame-des-Vents, construite sur une chapelle byzantine plus ancienne, et l’église Saints-Michel-et-Siméon, reconstruite à l’époque ottomane, mais qui conserve des traces trahissant des origines franques. 

Le Musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) présentera ce mercredi 28 mai à 17h30 le film Hima Enfé, un documentaire de 55 minutes réalisé par la sociologue, anthropologue et cinéaste Pascale Feghali et le photographe, titulaire d’une maîtrise en sciences politiques et relations internationales Gabriel Ferneini. Pour ce faire, ils se sont posés durant trois mois sur la côte nord du Liban, plus précisément dans la petite localité d’Enfé, connue pour son site archéologique, son complexe de bassins de sel taillés dans la roche, ses grottes et ses pittoresques chalets peints en blanc et bleu qui lui ont valu le surnom de « petite Grèce du Liban ». Là, le modèle Hima Enfé – introduit par la Société pour la Protection de la nature au Liban (SPNL) – est devenu une initiative...
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