Critiques littéraires

Les chrétiens d’Orient face au défi de la coexistence et du désengagement


Les chrétiens d’Orient face au défi de la coexistence et du désengagement

© Emmanuel Juppeaux

On parle souvent des chrétiens d’Orient comme s’il s’agissait d’une espèce en voie de disparition. Persécutés ou menacés, des milliers d'entre eux désertent leurs terres en Syrie, en Irak ou au Liban… Comment en sommes-nous arrivés là ? Quel avenir espérer ? Le vivre-ensemble est-il une utopie ?

Afin de nous permettre d’y voir plus clair, Fadi Georges Comair et Carine Marret viennent de publier deux ouvrages édifiants sur le sujet.

Carine Marret : Du soutien inconditionnel de la France à son désengagement

Docteur en Sciences du langage, Carine Marret a des attaches avec le Liban de par sa grand-mère née à Beyrouth. Dans son ouvrage intitulé Les Chrétiens d’Orient et la France. Mille ans d’une passion tourmentée, qui vient de paraître chez Balland, elle se penche sur la destinée de ces « frères lointains » trop souvent réduits à un statut de victime, mais qui sont d’abord les grands témoins de la Résurrection, les premiers messagers de la Bonne nouvelle. Son livre nous transporte du Liban à l’Arménie, en passant par la Syrie, la Turquie, Chypre, l’Irak et la Terre Sainte. Il aborde dans une première partie la formation des Églises orientales jusqu’à la veille des croisades marquant l’apparition de la France au Levant, et dans la seconde les relations de Paris avec chacune d’elles, depuis la Renaissance à nos jours. Le constat est alarmant : la présence chrétienne, vieille de 2 000 ans, « a été quasiment éradiquée sans que l’Occident daigne tendre la main. Même la France, qui s’est voulue la protectrice des chrétiens d’Orient pendant si longtemps, a détourné le regard. » Confrontés aux génocides, guerres et exodes, et au vivre-ensemble dans un environnement parfois hostile, leur survie est un défi permanent. « L’Orient est terre de pèlerinage, car c’est là que le christianisme est né », affirme l'auteur. L’appel est alors lancé il y a mille ans pour délivrer le tombeau du Christ, mais aussi Antioche, Éphèse, Nicée, et pour protéger les chrétiens des persécutions. Il s’agit selon les termes du pape Urbain II d’un combat spirituel, dans le but de rendre à la lumière les contrées tombées dans les ténèbres. La création des États latins donne lieu à une coexistence engendrant des relations très fortes mais aussi des tensions, plus ou moins vives selon les communautés. En tout cas, l’union est alors scellée pour le meilleur et pour le pire. Ensuite, les « capitulations », accords commerciaux négociés dès 1536 entre François Ier et Soliman le Magnifique, renouvelées au fil des siècles, confèrent à la France un statut privilégié auprès de l’Empire ottoman, bien avant les autres puissances, comprenant la protection des sujets français, puis des sujets catholiques et plus largement des chrétiens en général, longue tradition qui va perdurer. Malgré ces liens séculaires, l’abandon de la Cilicie en 1921 va marquer un tournant. « Qu’il s’agisse de la diplomatie ou de l’opinion, se dessine alors une véritable rupture », confirme Carine Marret. Non seulement l’armée quitte précipitamment les lieux, sans égard pour les populations chrétiennes, mais des discours politiques et des articles de presse cherchent à minimiser, voire à nier les massacres perpétrés par les troupes de Mustafa Kemal. Lors de la guerre du Liban, une sémantique similaire, à quelques exceptions près, refait surface, imposant une grille de lecture fortement biaisée. Et lors des révolutions arabes à partir de 2011, la diplomatie française soutient par ricochet certains groupes islamistes rebaptisés « rebelles », souvent sans distinguer dans cette nébuleuse les opposants au régime des djihadistes, et toujours au détriment des minorités…

Un essai passionnant et bien documenté qui nous ouvre les yeux.


Fadi Comair : Les chrétiens du Liban, de véritables passeurs

Professeur et membre de l’Académie des sciences d’outre-mer, pionnier de l’hydrodiplomatie et artisan de la récupération du monastère historique de Saint Maron sur l’Oronte, Fadi Comair s’est penché sur la question dans un livre intitulé Les Chrétiens d'Orient. Le Liban et les maronites : un destin de coexistence, récemment paru chez L'Harmattan avec une préface du patriarche Béchara Raï et une postface de Sébastien de Courtois.

L'auteur commence par évoquer sa propre expérience de chrétien, notamment durant la guerre du Liban qui a connu plusieurs massacres, dont celui de Damour le 20 janvier 1976, puis son cheminement spirituel et sa découverte des villages maronites du nord de Chypre. Après avoir évoqué la visite du pape François en Irak, considérée comme un « déplacement spirituel et géostratégique », il aborde la tragique marginalisation des chrétiens d’Orient, confrontés à toutes sortes de menaces, dont celle de Daesh, avant de se pencher sur les questions de communautarisme et de vivre-ensemble, tout en s’interrogeant sur la place que peuvent occuper les chrétiens d'Orient dans le nouveau monde arabe. S’ensuit une partie plus historique où l'auteur passe en revue les massacres au XXe et au XXIe siècles, dont le génocide des Arméniens, les schismes du christianisme, et la genèse des maronites, à travers la biographie de Saint Maron, ses préceptes, ses disciples et son ermitage. Mais ce panorama eût été incomplet sans les saints du Liban, à savoir Charbel, Rafqa, Hardini, Estephan Nehmé, les frères Massabki, et sans l’évocation des patriarches et des présidents bâtisseurs, à savoir Béchara el-Khoury, Camille Chamoun et Fouad Chéhab, depuis la proclamation du Grand-Liban jusqu'à l’époque de la guerre qui aura connu une farouche résistance chrétienne. Après avoir abordé la figure de Jésus en terre de Phénicie et la diffusion du christianisme au Liban, l’auteur s’interroge sur les défis auxquels les maronites doivent faire face aujourd’hui : la démographie, la marginalisation méthodique, les conflits idéologiques, mais aussi les luttes intestines qui les affaiblissent et profitent à leurs adversaires. Pour sortir de l’impasse, l’auteur préconise d’adopter la neutralité positive, vante avec clairvoyance les vertus du vive-ensemble et propose une charte du droit au retour des chrétiens d’Orient…

En refermant ce livre enrichissant, somme toute homogène malgré la diversité des sujets traités, on mesure mieux l’importance de sauvegarder la présence des chrétiens au Moyen-Orient et le rôle de « passeurs » que ceux-ci sont encore appelés à jouer, en dépit des vents contraires, afin que le « message » de coexistence voulu par le pape Jean-Paul II ne se limite pas seulement au Liban, mais s’applique aussi à la région tout entière, notamment à la Syrie où les chrétiens, peu rassurés par les intentions affichées du nouveau régime, vivent dans l’inquiétude…

Cet ouvrage courageux et instructif est celui d’un humaniste éclairé, et apporte informations et réponses à ceux qui s’intéressent de près ou de loin à cet Orient que le général de Gaulle savait « compliqué ».

Fadi Comair et Carine Marret au festival

Les chrétiens d’Orient, table ronde avec Vincent Gelot et Alexandre Najjar, samedi 25 octobre à 16h30, ESA (Amphithéâtre Fattal).

On parle souvent des chrétiens d’Orient comme s’il s’agissait d’une espèce en voie de disparition. Persécutés ou menacés, des milliers d'entre eux désertent leurs terres en Syrie, en Irak ou au Liban… Comment en sommes-nous arrivés là ? Quel avenir espérer ? Le vivre-ensemble est-il une utopie ?Afin de nous permettre d’y voir plus clair, Fadi Georges Comair et Carine Marret viennent de publier deux ouvrages édifiants sur le sujet.Carine Marret : Du soutien inconditionnel de la France à son désengagementDocteur en Sciences du langage, Carine Marret a des attaches avec le Liban de par sa grand-mère née à Beyrouth. Dans son ouvrage intitulé Les Chrétiens d’Orient et la France. Mille ans d’une passion tourmentée, qui vient de paraître chez Balland, elle se penche sur la destinée de ces « frères...
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