En parallèle à l’exposition « Remembering the Light », Joseph Ghosn et Charbel Habre accompagnaient de leur conversation sonore un film réalisé à partir d’images de la scénographie présentée quelques étages sous l’esplanade du musée Sursock. Photo Joreige/Hadjithomas
Dans l’art pluriel de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, la poésie s’invite par tous les pores et invite avec elle des bardes envoûtants. Tandis que partout ailleurs Beyrouth s’étourdissait de bruits qui traversent corps et murs et s’assommait pour oublier, le soir du 6 août se tenait au musée Sursock un « Concert de soupirs », véritable cérémonie cathartique. Dans le prolongement de l’exposition « Remembering the Light », Joseph Ghosn et Charbel Habre accompagnaient de leur conversation sonore un film réalisé à partir d’images de la scénographie présentée quelques étages sous l’esplanade. Qui savait savait. Bouche-à-oreille, mot donné, une centaine de spectateurs étaient au rendez-vous, en cercle, sous le ciel torpide de cette nuit d’été.
Deux jours plus tôt, on commémorait la double explosion qui avait arraché la moitié de la ville. Le 6 août 1945, c’était aussi Hiroshima. Ce « Concert de soupirs » venait à point nommé non pas couvrir, mais ouvrir, libérer la mémoire plutôt que l’éluder.
Entre Ghosn et Habre, d’éblouissants dialogues sonores
« Se souvenir de la lumière » – ou « Rembering the Light » – est un projet en développement continu. Visible jusqu’au 4 septembre, l’exposition évoque, à travers des artefacts archéologiques et divers supports de révélation, la troublante permanence du passé au présent. La dernière étape du parcours fournit la matière du concert : il s’agit d’une longue série de photographies de regards accompagnés d’un code QR qui permet d’écouter le soupir de chaque personne photographiée. Un an plus tôt, à Paris, Joana et Khalil avaient confié cet album insolite à Joseph Ghosn qui a souvent travaillé avec Charbel Habre sur les musiques des courts-métrages des Joreige-Hadjithomas, notamment le premier projet de Se souvenir de la lumière et surtout sur Je veux voir avec Catherine Deneuve, la guerre israélo-libanaise de 2006 en toile de fond.

Successivement directeur de la rédaction des Inrockuptibles, rédacteur en chef d’Obsession, directeur de la rédaction de Grazia, actuel directeur adjoint de Madame Figaro, journaliste, écrivain, essayiste, grand collectionneur d’anciens vinyles, rédacteur d’un des comptes Instagram les plus intenses sur les musiques et les musiciens qui nourrissent son âme, lui-même musicien à ses heures, Joseph Ghosn partage avec Charbel Habre une complicité artistique source d’éblouissants dialogues sonores.
L’un des fondateurs de la scène musicale underground et expérimentale au Liban, également fondateur du groupe post-punk Scrambled Eggs, Habre est ce compositeur, instrumentiste et artiste visuel qui joue de l’archet sur sa guitare électrique comme on scie des portails entre la norme et la marge, le réel et son envers. On le retrouve dans tous les événements majeurs de la scène artistique, que ce soit les films des Joreige-Hadjithomas ou le théâtre de Rabih Mroué, la danse de Maqamat ou la vidéo de Ali Cherri à la Biennale de Venise. « On lui interdit l’archet », plaisante Joseph Ghosn, mais Charbel Habre ne s’interdit rien quand il s’agit de musique. Ce taiseux en dit tant avec ses instruments.
Expirations, exhumations, révélations
Un an que Joseph Ghosn accorde et orchestre les soupirs enregistrés par les Joreige-Hadjithomas. Un soupir est une expiration, un dégagement des poumons qui expose, en le portant hors de soi, l’état de l’âme. C’est en ce sens que cette démarche du duo d’artistes prend pertinence dans leur projet lié à l’exhumation et à la révélation. Dans ces dizaines de soupirs, certains sont d’aise avec toutes les nuances du bien-être, d’autres d’oppression, de désir, de douleur, d’effort, de fatigue ou de soulagement. À eux seuls des gammes, des modulations, la matière humaine de cette musique minimaliste que Ghosn aime par-dessus tout.
Tandis que défilaient sur l’écran des images extraites des divers volets de l’exposition, mosaïques de têtes romaines et de sculptures étêtées, visions sous-marines ou souterraines, salle de musée obscure faute d’électricité, les visiteurs éclairant les œuvres avec leurs téléphones… les soupirs agencés par Ghosn – auxquels s’ajoutaient des bouts de voix, des extraits d’un film sur Asmahan et Farid el-Atrache visionné la veille au Metropolis, une boucle prise dans un morceau post-punk des années 1970 qui racontait le bombardement d’Hiroshima et Nagasaki – parlaient à l’insolite archet de Habre. À qui s’interroge sur le mécanisme d’une telle symbiose, Ghosn répond : « Entre Charbel et moi, oui, c’est de l’improvisation avec quelques indications préalables (mais qui peuvent être très, très elliptiques : ‘‘– Quelle tonalité ? – Aucune idée…’’), mais je crois que chacun a des choses préparées qui se développent au cours du jeu. De mon côté, j’ai repris un vieux système où je joue avec des boucles (notamment celles des soupirs) et d’autres sons que j’ai recueillis ou fabriqués. Je les mélange et modifie en direct, les assemble entre eux, en sachant à peu près ce qui fonctionne bien et ce qui peut bien résonner avec ce que j’entends sur le moment, qui vient de Charbel. C’est une attention et une concentration de chaque moment, tout au long, même si je sais comment je commence et comment je termine. »

« Sons fantômes »
À l’arrivée, en cette nuit d’août, sur cette esplanade beyrouthine, c’est un public recueilli qui laissait aller ses rêveries et ses émotions au fil de ce dialogue à quatre, entre les images des Joreige-Hadjithomas et les sons de Ghosn et Habre. Quelque chose de thérapeutique se jouait dans cette adhésion, cette appropriation du moment. « C’était aussi une façon de faire un lien entre tout ce qui a construit nos imaginaires, de façon implicitement violente. Il n’y a que moi qui pouvais reconnaître l’allusion et les correspondances, mais c’était important qu’elles y soient. Je crois aux sons fantômes qui hantent ensuite sans que l’on sache pour quelle raison », ajoute Joseph Ghosn.
Un événement avait eu lieu. Éphémère, discret, mais si intense qu’on le porte encore en soi. « On espère en faire un enregistrement conséquent et rejouer ça ailleurs aussi », promet Ghosn.




