Il y a près de 35 ans, le dernier chapitre de la guerre libanaise se refermait abruptement et un peu bêtement avec l’entrée des troupes syriennes au Palais de Baabda, puis le départ prévisible du général Michel Aoun vers son exil parisien. Beaucoup l’avaient prévenu de cette inéluctable issue en l’exhortant de faire le nécessaire pour sauver ce qui pouvait encore l’être, mais toutes les tentatives en ce sens sont restées vaines. La séquence devait clore quinze années de combats, de tueries, d’enlèvements, d’attentats, de bombardements, d’invasions, de guéguerres, de face-à-face stériles et d’absurdités en tous genres, en même temps qu’elle inaugurait quinze années de domination implacable du régime Assad sur le pays du cèdre.
L’un des premiers actes de cette tutelle et des autorités qui en dépendaient fut de faire voter par les députés libanais une loi d’amnistie couvrant les crimes de la guerre. En réalité, il convient de parler ici d’une loi d’ « amnésie » dans la mesure où il n’y était pas question de pardonner des méfaits après en avoir identifié les suspects et désigné les coupables. Non, il s’agissait plutôt de maintenir le flou sur les événements et sur les responsabilités des uns et des autres, de manière à barrer la voie à tout travail de documentation et de mémoire qui aurait pu au final contribuer à l’écriture d’une histoire plus ou moins unifiée et apaisée du conflit et donc à en comprendre collectivement les causes et en tirer les leçons. Ainsi, à l’ère du fracas des armes succèdera le temps des bouches cousues et des chemins balisés par le marionnettiste de Damas.
Le 26 avril 2005, l’armée de Hafez el-Assad se retire, penaude, du Liban ; non pas à la suite d’une défaite militaire, mais plutôt d’une claque politique qui lui est administrée par une immense coalition rassemblant près des deux-tiers du peuple libanais et bénéficiant du soutien actif de la communauté internationale. Ce séisme a lieu 71 jours après l’attentat qui a coûté la vie à Rafic Hariri, l’homme qui croyait pouvoir émanciper son pays en transformant le régime syrien plutôt qu’en l’affrontant ; et 43 jours après la gigantesque manifestation du 14 mars, la plus grande de l’histoire du Liban, placée sous le slogan « Syrie dehors ».
Ces événements auraient-ils pu être l’occasion d’un réveil permettant aux Libanais d’établir enfin l’inventaire de leur guerre pour en guérir définitivement ? C’était sans compter sur les mauvaises pratiques politiciennes traditionnelles, lesquelles feront très vite perdre la boussole ; mais aussi et surtout sur l’attitude du tiers (chiite) restant du peuple libanais, qui était encore, lui, dans le temps de la guerre et allait y rester au moins jusqu’au 27 novembre 2024…
Aujourd’hui, un demi-siècle après le double incident de Aïn el-Remmané (celui qui a marqué la cérémonie d’inauguration d’une église, qu’on a parfois tendance à oublier, et celui du bus palestinien), où en est-on au juste ? Eh bien, au même endroit, pour ainsi dire ! Bien sûr, beaucoup de choses, de données fondamentales, sans parler du contexte général, ont changé dans l’intervalle. Citons-en trois au moins : sous l’impulsion notamment du haririsme politique, la communauté sunnite est, parmi toutes, celle qui aura parcouru le plus long chemin, passant d’un rejet latent de l’entité libanaise à l’adhésion plus ou moins franche au concept de « Liban d’abord » ; les chrétiens et les druzes paraissent dans l’ensemble fortement attachés à leur réconciliation scellée en 2001 (à l’exception de certains « fouilleurs de tombes », selon l’expression libanaise consacrée) ; et le pays du Cèdre a cessé il y a déjà des lustres d’être le terrain de jeux privilégié pour les règlements de comptes interarabes. Pour autant, l’absence de travaux de mémoire, synonyme de stagnation institutionnelle, d’un côté, et de l’autre, la longue satellisation du Liban par l’Iran et les désaccords profonds et souvent tus sur la manière de gérer le conflit avec Israël, agissent comme des facteurs d’hibernation.
Mais ce constat ne doit pas pousser à sombrer dans un pessimisme noir. Les évolutions géopolitiques des derniers mois font renaître l’espoir, même si les Libanais sont loin d’avoir été les acteurs des changements survenus. Pour peu qu’ils saisissent l’occasion ouverte, ils entreront enfin dans le temps de la paix.



Se camper sur la ligne politique de l’ex 14 mars et refuser de reconnaître que la communauté internationale qui a appuyé les manifestations scandant le slogan “Syrie dehors” est, elle même, celle qui a mis le Liban sous la tutelle syrienne.
09 h 37, le 14 avril 2025