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Culture - Entretien

Lina Soualem : « Bye bye Tibériade », c’est par la parole que les Palestiniens survivent

En tissant les histoires et combats intimes des femmes palestiniennes de sa famille, auxquelles elle a accès quand sa mère, Hiam Abbas, lui ouvre les tiroirs de sa mémoire, c’est toute une histoire collective, celle du peuple palestinien, celle d’un exil et d’un déracinement que la réalisatrice cartographie dans son documentaire projeté à Metropolis Beyrouth.

Lina Soualem : « Bye bye Tibériade », c’est par la parole que les Palestiniens survivent

Oum Ali, Hiam Abbas et la petite Lina Soualem. Photo d’archives collection Lina Soualem

À l’origine de « Bye bye Tibériade », il y avait des questions qui vous préoccupaient, des choses que vous vouliez comprendre. Quelles étaient-elles ?

Ce sont un peu les mêmes questions que celles qui me préoccupaient lors de la réalisation de mon premier film, Leur Algérie. Comment trouve-t-on sa place en tant qu’exilé, et là, dans le cas de Bye bye Tibériade, en tant que femme aussi ? Comment trouve-t-on sa place entre plusieurs mondes quand on est déraciné, notamment dans le contexte d’une histoire qui n’est pas officiellement reconnue ? Comment construit-on ses choix intimes et son identité dans un contexte politique et collectif qui tente de nous effacer ? C’était le cas pour le versant paternel algérien de ma famille et c’est le cas pour les femmes palestiniennes de ma famille. Ce qui me semblait important, c’était de redonner à ces personnes marginalisées une place dans une histoire collective, mais aussi de mettre en lumière leurs combats personnels. Je voulais aussi comprendre, et surtout explorer, la façon dont l’histoire collective et la grande histoire affectent les choix les plus intimes.

Après « Leur Algérie », où vous exploriez votre histoire familiale du côté paternel, « Bye bye Tibériade » s’ancre cette fois du côté maternel. La famille comme sujet et matière première de vos films, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Ce n’est pas la famille en soi qui m’intéresse autant que l’idée de la transmission. Il se trouve que, de par ma famille, j’ai été transmise au cinéma (Lina est la fille de l’actrice Hiam Abbas et de l’acteur Zinedine Soualem, NDLR), et c’est comme si, par le cinéma et les personnes de ma famille, je pouvais aussi transmettre des choses. C’est donc la transmission intergénérationnelle ainsi que les thèmes de l’exil et du déracinement qui sont les sujets les plus importants pour moi. Il se trouve que, de par ma famille, j’ai accès à des personnes qui ont vécu l’exil et le déracinement, des personnes qui portent en elles des histoires qui les dépassent. 

Hiam Abbas et Lina Soualem devant un mur de souvenirs. Thomas Bremond/Beall Productions
Hiam Abbas et Lina Soualem devant un mur de souvenirs. Thomas Bremond/Beall Productions


Le développement de ce film s’est joué sur un fil ténu entre la création d’une œuvre destinée au public et l’exploration d’un territoire intime et profondément personnel. Comment avez-vous traversé cet équilibre ?

Pour moi, ce film a toujours été destiné au public, et j’ai la conviction profonde que plus l’on s’intéresse à des histoires intimes, plus on va dans l’intimité, plus on touche à l’universel. Parce qu’en fait, l’universel se construit autour de ce que l’on partage tous : les émotions. En ce sens, j’ai l’impression que lorsqu’on s’intéresse à des personnes et à leur parcours intime et personnel, on peut s’y identifier, même si c’est dans un contexte politique et culturel particulier. Ça reste l’histoire d’une femme, d’une mère, d’une fille, d’une petite-fille, l’histoire d’une famille, l’histoire d’une lignée ; et ce sont en ce sens des choses qui peuvent toucher au-delà des Palestiniens ou des personnes du monde arabe. Pour moi, il n’y a donc aucune opposition entre l’intime et le collectif, entre le fait de filmer des histoires intimes et les transmettre à un grand public. Au contraire, tout cela était assez imbriqué. Et à travers mon premier film, Leur Algérie, j’avais déjà compris à quel point l’histoire collective est faite d’une addition de récits personnels. 

Faire de cette lignée de femmes la colonne vertébrale de votre film, était-ce une manière de déconstruire la vision figée et binaire des femmes arabes, et plus particulièrement palestiniennes ? 

Le fait de me focaliser sur les parcours des femmes de ma famille n’était pas un choix conscient, dans le sens où je n’ai pas cherché à écarter les hommes, et il se trouve que, de ce côté de ma famille, les femmes sont plus nombreuses. Ces femmes-là ont été les gardiennes du temple de la mémoire familiale. Le fait de leur permettre d’exister, d’une part au sein d’une histoire collective et d’autre part à travers leurs combats personnels, permet de lutter contre la stigmatisation et la vision binaire de la femme arabe où, d’un côté, il y a la femme plutôt conservatrice et traditionnelle, et de l’autre, celle qu’on considère comme émancipée et libérée, allant vers un modèle occidental. Or, pour moi, ces femmes que je filme ont en elles plusieurs choses qu’elles valorisent : à la fois une envie de conserver certaines traditions et de les transmettre, et à la fois des aspirations personnelles qu’elles poursuivent. Elles trouvent leur espace de liberté dans cet entre-deux, et cela leur redonne un droit à la complexité. 

Hiam Abbas et Lina Soualem dans le documentaire « Bye bye Tibériade ». Photo Frida Marzouk/Beall Productions
Hiam Abbas et Lina Soualem dans le documentaire « Bye bye Tibériade ». Photo Frida Marzouk/Beall Productions


Quel est l’héritage le plus précieux que vous ont transmis ces femmes de votre famille ? Et votre mère, plus précisément ?

L’histoire de la Palestine, le lien avec la terre, le lien avec la famille, le lien avec certaines valeurs comme l’amour et le pardon. Les femmes de ma famille sont des femmes qui ont traversé des épreuves terribles, que ce soit la perte de leur terre, de leurs maisons ou la séparation avec des membres de leur famille qu’elles n’ont plus jamais pu revoir. Malgré toutes ces difficultés, elles ont réussi non seulement à élever leurs enfants, mais aussi à leur transmettre des valeurs positives en faisant perdurer la mémoire de notre famille, la mémoire de cette histoire, de la Nakba, des absents. Et je trouve cela très fort.

Pendant longtemps, votre mère, Hiam Abbas, a refusé d’ouvrir les tiroirs du passé. C’est en acceptant ce retour à la mémoire que votre film a pu exister. Comment expliquez-vous ce basculement ?

Tout simplement parce qu’elle s’est construite en allant de l’avant, et qu’elle n’avait pas l’habitude d’ouvrir les tiroirs du passé pour ne pas raviver certaines douleurs. Mais il est arrivé un moment où, face à moi, sa fille, qui arrivais avec cette caméra documentaire dans un besoin de faire exister la mémoire des femmes de sa famille, et de sa famille palestinienne plus globalement, dans l’espace public, elle a compris l’importance de transmettre malgré les difficultés. D’autant plus que mon objectif premier, et celui du film, est de visibiliser les mémoires de ces femmes et de les faire perdurer…

« Bye bye Tibériade » tisse les histoires individuelles de votre mère, votre grand-mère, votre arrière-grand-mère, ainsi que celles de vos tantes et autres femmes de votre famille, dans une mémoire collective. Que révèle pour vous cet enchevêtrement ?

Quand j’ai commencé à écrire ce film, en 2018, je parlais déjà de la déshumanisation à laquelle les Palestiniens ont toujours fait face et du fait qu’on considère notre identité comme une prise de position. Dire « je suis palestinien », c’est comme si c’était une attaque envers les autres, alors que c’est une identité, riche et complexe, qui a tant à apporter au monde. C’était une mission pour moi de faire exister ces mémoires et de les rendre immortelles, puisqu’il y a toujours cette peur de l’effacement, qui est réelle, cette peur de la perte qui nous a été transmise. 

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Dans un entretien, votre mère dit que « Bye bye Tibériade » est une bouteille que vous jetez à la mer. En réalisant ce film, en l’offrant au monde, que cherchez-vous à transmettre ? 

Les histoires racontées dans Bye bye Tibériade ne sont pas que des histoires de transmission de femme à femme ou de mère à fille. Les histoires portées par ces femmes tissent l’histoire d’un peuple nié dans son identité, contraint de se réinventer sans cesse. C’est une histoire faite de lieux disparus, de vécus transformés et de mémoires dispersées.En faisant ce film, je m’inscris dans le même sillon que les femmes de notre famille. Je continue ce qu’elles ont commencé. À travers ce film, j’ai voulu collecter les mémoires des femmes de ma famille, pour conserver les images d’un monde qui se perd, pour saisir des histoires fortes, que je porte en moi, avant qu’elles ne sombrent dans l’oubli. En tant que fille de ma mère, je m’inscris dans la lignée d’une transmission féminine. Ma présence dans Bye bye Tibériade est celle d’une quatrième génération de femmes, la première de la famille à être née hors de la Palestine. Pourtant, l’arabe palestinien est ma première langue et je suis restée très proche de ma famille maternelle. J’ai un lien fort et intime non seulement avec les membres de ma famille, mais aussi avec les lieux. Je porte naturellement en moi l’histoire de ma mère et celle de mes aïeules, leur histoire intime comme la grande histoire qu’elles ont subie et qu’elles ont faite leur. Et je me dois de continuer à transmettre cette histoire. Dans ma famille palestinienne, la transmission de notre histoire a toujours été centrale. C’est par la parole qu’on survit, c’est en racontant qu’on se délivre. L’oubli et l’effacement sont combattus par les mots. Ainsi, j’ai toujours senti qu’il était de mon devoir de partager à nouveau ces histoires. Pour conserver les images d’un monde qui se perd.

Bio express : née à Paris, Lina Soualem est une réalisatrice et comédienne au parcours riche et diversifié. Après avoir obtenu un diplôme en histoire et sciences politiques à l’Université de la Sorbonne, elle a fait ses débuts dans le journalisme avant de se tourner vers le cinéma. Cet intérêt pour le septième art s’est accompagné d’une volonté de mettre en lumière les sociétés arabes contemporaines. 
Lina Soualem a également enrichi son expérience en tant que programmatrice pour des festivals tels que le Festival international de cinéma des droits de l’homme de Buenos Aires et le festival Palest’In & Out à Paris.
Son premier long-métrage documentaire, Leur Algérie, a fait sensation en étant sélectionné en première mondiale à Visions du réel en 2020. Ce film a remporté plusieurs distinctions, dont le prix du jury étudiant au Cinemed, le prix du meilleur documentaire arabe au El Gouna Film Festival en Égypte, et le prix France TV « Des Images et des elles » au Festival de films de femmes de Créteil.
En parallèle de sa carrière de réalisatrice, Lina Soualem s’est également illustrée comme comédienne, participant à quatre longs-métrages réalisés par les talentueuses Hafsia Herzi, Hiam Abbas, Rayhana et Rima Samman. Son second long-métrage documentaire, Bye bye Tibériade, a été sélectionné en 2023 en première mondiale au Festival international de Venise, au Festival international de Toronto et au BFI London Film Festival (où il a reçu le prix du meilleur documentaire). Il remporté le prix du jury au Festival de Marrakech ainsi que le prix Ulysse du meilleur documentaire du Festival du film méditerranéen de Montpellier Cinemed (2023). Il a été nommé pour représenter la Palestine aux Oscars en 2024. Et il est nommé pour le César du meilleur film documentaire.


À l’origine de « Bye bye Tibériade », il y avait des questions qui vous préoccupaient, des choses que vous vouliez comprendre. Quelles étaient-elles ?Ce sont un peu les mêmes questions que celles qui me préoccupaient lors de la réalisation de mon premier film, Leur Algérie. Comment trouve-t-on sa place en tant qu’exilé, et là, dans le cas de Bye bye Tibériade, en tant que femme aussi ? Comment trouve-t-on sa place entre plusieurs mondes quand on est déraciné, notamment dans le contexte d’une histoire qui n’est pas officiellement reconnue ? Comment construit-on ses choix intimes et son identité dans un contexte politique et collectif qui tente de nous effacer ? C’était le cas pour le versant paternel algérien de ma famille et c’est le cas pour les femmes palestiniennes de ma famille. Ce qui me semblait...
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