Le président américain Joe Biden serre la main du président élu Donald Trump lors d’une rencontre dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche, le 13 novembre 2024, suite à l’élection de ce dernier quelques jours plus tôt. Saul Loeb/AFP
« C’est une blague ? » a lancé Joe Biden pour répondre à la question mercredi soir d’un journaliste lui demandant à qui revenait le mérite de l’accord de trêve annoncé à Gaza, entre lui et son successeur Donald Trump. Car si le chef de l’État sortant américain s’est vanté d’avoir posé les bases du deal fin mai dernier, le président élu a dépêché dans la région ces derniers jours son envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Steven Witkoff, pour aplanir les derniers obstacles, après plus de huit mois d’efforts diplomatiques infructueux. Premier à annoncer l’accord, Donald Trump a estimé que celui-ci « n’a(vait) pu voir le jour que grâce à notre victoire historique en novembre », en référence à son élection à la présidence. « Le président (Biden) a fait ce qu’il fallait », a pour sa part rétorqué la porte-parole de la Maison-Blanche, Karine Jean-Pierre.
Alors que les deux camps ont mis en avant leur rôle dans l’accord, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré mercredi qu’il avait remercié Donald Trump comme Joe Biden pour leur soutien dans l’obtention d’un accord de libération des otages encore retenus à Gaza. Selon l’actuel ambassadeur américain en Israël, Jack Lew, des progrès importants ont pu être réalisés une fois que les deux administrations ont commencé à travailler main dans la main, a rapporté Reuters. Le président démocrate sortant a lui-même précisé qu’il avait travaillé en « équipe » avec celui qui deviendra lundi le 47e président des États-Unis, au lendemain de l’entrée en vigueur de la première phase de la trêve.
Main dans la main
Cette percée historique annoncée par le Qatar et les États-Unis rappelle le dénouement d’une crise entre Téhéran et Washington il y a 45 ans. La libération d’otages détenus par l’Iran à l’ambassade américaine pendant 444 jours était survenue le 20 janvier 1981, une dizaine de minutes après l’investiture du républicain Ronald Reagan qui avait battu le démocrate Jimmy Carter. Si, à l’époque, la République islamique avait attendu la nouvelle administration pour humilier le président Carter, cette fois, les équipes Biden et Trump ont travaillé de concert. Notamment à l’occasion lundi d’une rencontre entre l’émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, une délégation du Hamas et les émissaires pour le Proche-Orient du président américain sortant et de son successeur, Brett McGurk et Steven Witkoff. Ce dernier a même interrompu samedi le shabbat de M. Netanyahu pour hâter la conclusion d’un accord.
Les intérêts des deux présidents ont ainsi convergé sur la question, alors qu’ils avaient exprimé le souhait d’obtenir un deal avant la passation des pouvoirs le 20 janvier. Pour Joe Biden, il s’agit de redorer son blason face à de vives critiques sur sa politique étrangère et à des mois de diplomatie frustrante, notamment par rapport au conflit à Gaza. De son côté, Donald Trump a prévenu qu’il déclencherait l’enfer si un accord n’était pas trouvé avant son investiture, lui permettant de se débarrasser d’un dossier encombrant pour se concentrer sur d’autres priorités.
« Le fait que (Biden) et le président élu utilisent un langage différent dans ce cas peut créer une tension constructive parce qu’ils ont le même objectif, et que (Trump) a utilisé un langage qui soulève la question : Qu’est-ce qui va se passer ensuite ? Si nous travaillions à contre-courant, la situation serait peut-être différente. Mais ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de différence entre ce que nous essayons d’accomplir », a déclaré à Reuters l’ambassadeur américain sortant Jack Lew. Au département d’État, son porte-parole Matthew Miller a reconnu que Donald Trump avait fait preuve de « continuité » dans la politique étrangère américaine au Proche-Orient, permettant de mettre la pression sur les parties concernées quant à l’application d’un accord conclu sous son prédécesseur.
Le porte-parole a néanmoins jugé que le président élu n’avait pas exercé de véritable pression sur les protagonistes du conflit. Brian Katulis, analyste au Middle East Institute de Washington, ne croit pas non plus que les « menaces de Trump aient joué un rôle énorme sur chaque camp ». « Ce sont plutôt les grandes interrogations sur ce qui va se passer » sous la présidence Trump qui « ont pu motiver ceux qui bloquaient » tout accord, précise-t-il.
Trump « remercié », Biden « condamné »
Un avis qui fait débat. Sarah Leah Whitson, directrice de Dawn, une organisation américaine des droits humains pour le Moyen-Orient, estime que Donald Trump, qui fut lors de son premier mandat (2017-2021) particulièrement pro-israélien, a certainement fait comprendre à M. Netanyahu qu’il ne « voulait pas hériter » du conflit à Gaza. « Il y a eu sans aucun doute un effet Trump qui a joué à plein », renchérit David Khalfa de la Fondation Jean-Jaurès à Paris. « Du côté du Hamas, il y avait les menaces de Trump (...) et les groupes de la région se méfient de son côté imprévisible. Du côté israélien, il y a un alignement idéologique entre la droite américaine populiste et trumpiste et le Premier ministre israélien », décrypte l’expert. « Et la marge politique de (Netanyahu) face à Trump, qui n’aura pas la pression d’une réélection, était très faible », conclut-il.
Ainsi, dans un communiqué au vitriol, l’organisation Council on American-Islamic Relations « remercie le président élu Trump pour avoir mis la pression sur toutes les parties, y compris Netanyahu, afin de parvenir à un accord, et condamne le président Biden pour avoir refusé d’user de l’influence américaine en vue de boucler cet accord il y a des mois, ce qui a conduit à des milliers de morts inutiles ». Joe Biden, soutien indéfectible d’Israël à qui il a fourni des milliards de dollars d’armements depuis l’attaque meurtrière du Hamas sur le sol israélien le 7 octobre 2023, a été la cible de l’aile gauche du Parti démocrate et d’électeurs américains musulmans et arabes. « L’administration Biden était terrifiée du coût politique des pressions sur Israël », estime Sarah Leah Whitson, dans un pays qui compte le plus grand nombre de juifs au monde (environ six millions), après Israël.



