Dans les villages qui surplombent la ville côtière syrienne de Tartous, on vénérait autrefois les fils tués au combat pour défendre Bachar al-Assad.
Mais aujourd'hui, les mères ne cachent plus leur amertume envers le président renversé, pour lequel elles ont sacrifié ce qu'elles avaient de plus cher.
"C'est vrai que mon fils est mort", dit Jamila Jabr, 60 ans, dont le fils Houmam, un conscrit, a été tué au combat en 2012.
"Mais l'important, c'est que Bachar al-Assad soit parti. Il nous a détruits, a détruit l'avenir de nos enfants et nous a affamés".
Cette petite femme vigoureuse aux yeux fatigués vit dans le paisible village alaouite de Beit el-Marj, entouré de vergers et d'oliveraies.
Assad, qui a fui pour la Russie le 8 décembre, après la chute de Damas aux mains d'une coalition menée par des combattants islamistes sunnites, appartenait à la minorité alaouite.
Dans cette région qui fut son bastion, les habitants ne regrettent pas le dictateur destitué mais craignent que les nouveaux dirigeants ne tentent d'imposer la charia, la loi islamique.
- Nouveau pouvoir -
Jamila Jabr reste fière de son fils, mort à 22 ans après que son service militaire a été prolongé et qu'il a été envoyé au combat contre les rebelles.
Mais elle n'expose pas sa photo en uniforme et ne le pleure pas comme un martyr, préférant se souvenir de l'adolescent joyeux qui rêvait de créer sa propre entreprise.
"J'allais dans le salon et je parlais à sa photo, mais mon cœur se brisait", raconte-t-elle à l'AFP, la voix tremblante.
Dans sa modeste maison, un portrait de Houmam, souriant, en civil, est accroché sur le mur en béton où des traces blanches laissent deviner que d'autres photos étaient accrochées.
Beaucoup de foyers de la région ont perdu un fils.
Au sein de la petite communauté alaouite, surreprésentée au sein des forces armées, "un homme sur trois entre 20 et 45 ans est mort" au cours du conflit déclenché en 2011 par la répression d'un soulèvement prodémocratie, selon le politologue Fabrice Balanche.
Même les conscrits alaouites qui ont survécu sont aujourd'hui remplis d'amertume.
Dans le port méditerranéen de Tartous, qui abrite encore une garnison navale russe qui soutenait autrefois Assad, les choses ont changé.
Des combattants de la nouvelle coalition au pouvoir, à la longue barbe et sans moustache, sont assis derrière des tables alignées dans un bâtiment administratif pour distribuer des cartes d'identité temporaires.
Face à eux, d'anciens soldats, policiers et cadres du parti Baas, qui contrôlait autrefois la Syrie, font la queue par centaines pour régulariser leur situation.
- Cartes d'identité -
Les soldats démobilisés de l'armée gouvernementale vaincue, désormais en tenue civile, ont besoin de ces papiers pour se déplacer ou chercher un emploi dans la nouvelle Syrie.
Certains espèrent trouver du travail auprès du gouvernement intérimaire, désormais dirigé par le même groupe Hayat Tahrir al-Sham (HTS) qu'ils combattaient, sans grande conviction, il y a encore deux semaines.
Face à l'offensive fulgurante menée par HTS, de nombreux soldats sous-payés, mal équipés et démoralisés ont déserté et se demandent à présent si leurs pensions seront versées.
En attendant, ils ont besoin de cartes d'identité, et les responsables de HTS qui prennent leurs photos se montrent polis et professionnels.
Khaled Moussa, un haut cadre de HTS âgé de 44 ans, déclare à l'AFP que les choses se passent bien et que les nouvelles cartes d'identité seront valables trois mois, le temps que la Syrie se dote d'un nouveau gouvernement.
Mais M. Moussa et ses troupes, principalement des musulmans sunnites originaires d'Idleb, dans le nord-ouest, suscitent des craintes parmi les alaouites de Tartous.
Aïda Ali, une ex-soldate de 41 ans, est déçue d'avoir perdu son poste dans la logistique, car elle "servait un pays, pas un homme". HTS n'emploie pas de femmes dans des rôles militaires.
"La vie des jeunes a été sacrifiée pour une personne qui ne méritait pas de gouverner ce pays", déclare Mohammad Badr, un alaouite de 30 ans.
Assis devant le centre de démobilisation, vêtu d'un manteau civil, il raconte avoir fait du stop avec ses camarades, depuis leur caserne à Damas, pour rejoindre Tartous, où il a appris par les médias la chute du pouvoir.
"Depuis le début de la crise, nous avons vu comment des soldats étaient tués inutilement. Mais nous ne pouvions rien dire. Les murs ont des oreilles", confie-t-il à l'AFP.
"Finalement, nous avons compris que nous ne valions rien. Notre sang a été versé en vain, comme si nous n'avions rien offert".
dc/jos/at/sg
© Agence France-Presse
Mais aujourd'hui, les mères ne cachent plus leur amertume envers le président renversé, pour lequel elles ont sacrifié ce qu'elles avaient de plus cher.
"C'est vrai que mon fils est mort", dit Jamila Jabr, 60 ans, dont le fils Houmam, un conscrit, a été tué au combat en 2012.
"Mais l'important, c'est que Bachar al-Assad soit parti. Il nous a détruits, a détruit l'avenir de nos enfants et nous a affamés".
Cette petite femme vigoureuse aux yeux fatigués vit dans le paisible village alaouite de Beit el-Marj, entouré de vergers et d'oliveraies.
...

