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Agenda - Hommage

Rafic Boustani, le bien nommé

Rafic Boustani, le bien nommé


Le géographe et démographe libanais Rafic Boustani est décédé samedi matin à l’aube. Fondateur d’une banque de données sur la région, ADIB, coauteur et auteur de plusieurs ouvrages, dont un atlas du monde arabe et, plus récemment, un roman, il s’est aussi consacré à l’entretien de sa terre du Chouf, Bkechtine.

Il descendait du rocher et de l’arbre. Il était la figure humaine – tranquille et intranquille – du jardin. Plus il vieillissait, plus son visage vivait ce que vivent les troncs avec le passage du temps. Il se creusait comme se creuse un chemin, comme se creuse la pensée. Ses yeux donnaient raison à la langue arabe. « 3ouyoune » : ses yeux étaient des sources, ils venaient de loin, de sous terre. Il y coulait un mélange unique d’ironie et de mélancolie. Pas tout à fait l’une ni tout à fait l’autre, car elles recouvraient toutes deux un flux continu de tendresse. Il avait beau s’en défendre, afficher le cynisme, il était débordé par la douceur qui habitait son sourire, quoi qu’il en dise. Et nous, ses amis, avions alors le plus grand mal à lui résister, même quand il entraînait la conversation sur des terrains incongrus. Rafic avait le don de secouer la pensée comme on secoue un olivier pour en faire tomber les fruits. Il n’était jamais satisfait d’une conclusion, même vérifiée, qui n’ait été mise à l’épreuve de son contraire. Il marquait son désaccord en fronçant les sourcils : deux buissons impressionnants qui noyaient d’ombre ses paupières, sans avoir raison de son humour. Il avait toujours une hypothèse sous le coude, susceptible d’en faire tanguer une autre. Son intelligence était aussi séduisante que dénuée de prétention, elle avait la passion de ce qu’elle ne savait pas. Elle préférait, ô combien, l’inquiétude à la satisfaction. Quel beau hasard qu’il soit né dans une barque à Ras el-Bar, en Égypte. Quelle justice rendue à la poésie de son personnage qui, bien qu’homme de la terre, fut toujours en quête d’un sol où planter ses doutes.

Fils de Nabil Boustani, le propriétaire cairote de la fabrique de cigarettes du même nom, Rafic a vécu avec l’air pur de la montagne et la fumée des cigarettes. Sa voix avait des deux. Elle était forte et rocailleuse, inoubliable. Elle puisait, comme son regard, dans le fond de son être. Et elle avait, pour supplément de charme, cet accent égyptien qui brouillait les frontières entre son fief et la région. Neveu de Sleiman Boustani, l’érudit à qui l’on doit la première traduction de l’Iliade en arabe, Rafic vient d’une famille étroitement liée à la Nahda et au combat pour la laïcité, dont l’une des principales figures fut le fameux Boutros al-Boustani. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il se soit lui-même consacré à la corédaction du premier Atlas du monde arabe préfacé par Maxime Rodinson ainsi qu’à la fondation d’une banque de données sur le sujet dans les années 1980. Il s’est également associé à son ami de toujours, Youssef Courbage, dans le cadre d’un ouvrage sur « la réalité démographique libanaise ». La mixité de sa culture et les trois escales de son parcours, Le Caire, Paris, Beyrouth, se retrouvent sous forme de fiction dans son roman Le Fossoyeur libertin, publié en 2015. Marié à Soha Bsat en 1991, je crois pouvoir dire à sa place, car nous en avons parlé, qu’il lui doit d’avoir agrandi sa vie. Par sa culture, son envergure, sa maîtrise des langues, elle s’est inscrite dans l’univers de Rafic en l’augmentant du sien. En leur présence, le Liban était au large, il respirait. Elle avait surmonté avec un immense courage la perte de son premier mari, Karim

Majdalani, tué durant la guerre, en 1982, alors que leur fils avait huit mois. Rafic a fait toute la place à Nadim sans prendre la place du père. Il l’a aimé, l’a admiré.

Rafic vient de quitter un pays meurtri, mais il y laisse sa petite montagne intacte et reboisée. Au-delà du chagrin – le sien, le nôtre –, il y a le fil continu de la vie : son fils Rami, le grand bonheur de son existence. 

Le géographe et démographe libanais Rafic Boustani est décédé samedi matin à l’aube. Fondateur d’une banque de données sur la région, ADIB, coauteur et auteur de plusieurs ouvrages, dont un atlas du monde arabe et, plus récemment, un roman, il s’est aussi consacré à l’entretien de sa terre du Chouf, Bkechtine.Il descendait du rocher et de l’arbre. Il était la figure humaine – tranquille et intranquille – du jardin. Plus il vieillissait, plus son visage vivait ce que vivent les troncs avec le passage du temps. Il se creusait comme se creuse un chemin, comme se creuse la pensée. Ses yeux donnaient raison à la langue arabe. « 3ouyoune » : ses yeux étaient des sources, ils venaient de loin, de sous terre. Il y coulait un mélange unique d’ironie et de mélancolie. Pas tout à fait l’une ni tout à...