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Culture - Sculpture

Alida Torbay, son odyssée sculpturale et son marcheur aux grands pas

L’artiste vénézuélo-libanaise multidisciplinaire donne à voir à l’Institut Cervantes de Beyrouth une exposition intitulée « Caminante », inspirée du poème éponyme d'Antonio Machado, célébrant le voyage de l'individu à travers la vie.

Alida Torbay, son odyssée sculpturale et son marcheur aux grands pas

Les marcheurs de la sculptrice Alida Torbay à l'entrée de l’Institut Cervantes au Beirut Digital District, à Beyrouth. Avec l'aimable autorisation de l’Institut Cervantes

« Caminante, no hay camino, se hace camino al andar » (« Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant »). Si les mots du grand poète espagnol Machado ont été souvent repris, c’est qu’ils portent en eux une part de vérité universelle imprescriptible. Inspirée par Machado, Alida Torbay, qui a vécu trente ans en terre latino-américaine, a créé un personnage qui chemine et qui donne l’impulsion de son exposition déambulation dans les jardins et intérieur de l’Instituto Cervantes, au Beirut Digital District. Caminante serait le reflet du destin du Libanais qui n’a manifestement d’autre choix que celui de rester en chemin, partir de là pour aller là-bas, pour repartir encore... À l’instar de la sculptrice elle-même qui avoue n’avoir pas vraiment pu se poser… avant d’avoir décidé de se dédier à l’exposition Caminante, sur les encouragements de Yolanda Soler Onis, directrice de l’Institut Cervantes au Liban. Le caminante n’est, au final, ni libanais, ni latino ; il relate plutôt une façon d’être au monde.

Contrairement à la représentation stéréotypée de l’émigré masculin, c’est une femme à talons et bien mise que la sculptrice Alida Torbey a moulée. Avec l'aimable autorisation de l'Institut Cervantes

Pour la sculptrice, il s’agit d’ailleurs, d’« un personnage asexué, qui n’a pas d’identité, qui n'est ni noir ni blanc. C’est juste un homme qui fait des pas… des grands pas ». L’empreinte des pieds surdimensionnés exposée en atteste. « Il n’y a pas de chemin, il y a juste des pas », dit Alida Torbay du haut de ses décennies de voyages. Des affleurements. Les caminante de l’artiste sont longilignes et chauves ; ils ont des airs de Giacometti, de bonzes ou de déités aztèques, quelque chose d’ancestral qui correspond à l’exploration de l’artiste philosophe qui s’était établie au Venezuela, fuyant la guerre du Liban.

Son travail artistique, influencé par ses études et recherches en philosophie, bioéthique et autres, après une formation initiale en droit, interroge les questions d’identité, de sens, de responsabilité, de départ, de dualité et de masques. La fille à la valise, ouverte, lui a été inspirée par les vers de Mahmoud Darwich « Inzaou aanni jawaz al-safar » ou «débarrassez-moi du passeport ». « Maintenant c’est le retour, on ouvre la valise. C’est la première fois avec cette exposition, que j’ouvre la valise et que je regarde (…) Quand j’ai décidé de faire l’exposition, j’ai eu peur. Je me suis dit que c’est la première fois que je m’arrêtais dans ma vie. Je faisais quelque chose qui me ressemblait. »

L’artiste vénézuélo-libanaise multidisciplinaire Alida Torbey. Photo Joe Bark

Contrairement à la représentation stéréotypée de l’émigré masculin, c’est une femme à talons et bien mise que la sculptrice a moulée. Aujourd’hui, les femmes sont nombreuses à partir, des femmes qui étaient des filles, avant le voyage. Elles sont incarnées par La petite fille au ballon, travaillée « en résine pour donner une transparence et une légèreté que le bronze ne donne pas », explique Alida Torbay. La fille portera des masques tout comme les hommes ; l’artiste en a créé plusieurs car elle décrète qu’on en porte tout le temps. C’est le propos du Marcheur aux masques. « Même petite, la fille porte un masque», dit-elle. Par une vidéo intégrée dans les entrailles du Marcheur, l’artiste veut relayer les transformations qui s’opèrent en nous, le long du chemin et donner à voir la complexité de l’humain : « Le masque, que l'on porte sur le visage ; la vérité, que l'on porte dans le ventre. » Elle utilise l’intelligence artificielle immersive pour approfondir l’expérience et pour élaborer son langage artistique, tout en mettant en garde contre la déshumanisation et le sac environnemental auxquels conduit le progrès « technico-scientifique » galopant. « J’ai voulu faire cette exposition pour dire “faites attention”, pour attirer l’attention sur les risques si présents que personne ne regarde pourtant. » Non seulement sur les dérives déshumanisantes de la technologie mais aussi sur celles qui portent atteinte aux droits de l’homme de manière plus générale.

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« Ici, au Liban, on est entré dans la fête, on survit, et personne ne se soucie de ses droits », observe l’artiste, qui veut éveiller les jeunes sur leurs droits fondamentaux et envisage de proposer des séminaires dans les écoles publiques au Liban sur le sujet. Car elle sait la fragilité de la démocratie et qu’«il faut faire l’effort de la préserver ». Son propos et son engagement sont politiques. Au Venezuela, elle avait fondé l’Observatoire démocratique, qu’elle a arrêté avec l’arrivée au pouvoir de Chavez et la démocratie qui chavirait, à la suite de quoi elle a quitté le pays pour Paris… sans jamais vraiment partir, dit-elle, comme à chaque fois. Caminante. « Je ne peux plus m’arrêter à un seul endroit (…) Je ne sais pas où est mon pays, mon pays est en moi, ce n’est pas une terre, ce n’est pas un bout de terrain », dit-elle.

Une vue de l'exposition « Caminante » de l'artiste Alida Torbey, à l'Institut Cervantes Beyrouth. Avec l'aimable autorisation de l'Institut Cervantes

Dans sa déclaration d’artiste qui accompagne l’exposition, Alida Torbay scande « Il a vu », tout ce que le caminante a vu bafoué – ou en passe de l’être – de liberté et d’humanité, au regard des défis que la postmodernité lui pose. Et si le discours général actuel tourne autour de la nécessité d’un nouveau contrat social, elle fait remarquer qu’il n’est «pas besoin de recréer le monde ; qu’un tel contrat social pour promouvoir et maintenir la paix avait bien été créé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ». Il suffisait simplement de le respecter. « On connaît le bien et le mal, pas besoin d’aller chercher ailleurs, mais on perd en chemin cette connaissance innée», rappelle-t-elle. La déambulation à travers son exposition immersive invite justement à un retour à cette connaissance originelle et à une méditation sur la condition humaine qui ne peut que s’accompagner de la responsabilité à laquelle fait appel l’artiste. « L’homme est un animal social qui a un rôle, une responsabilité, sinon le chemin n’a pas de sens», insiste Alida Torbay.

Dans un environnement chaotique qui peut parfois conduire au désarroi ou au désintérêt, cette exposition vient rappeler ce que c’est que d’être un homme en chemin et libre et invite à le poursuivre au milieu des autres. Un caminante qui a vu ne peut pas rester sans réagir. Pour voir, rendez-vous à l’Institut Cervantes à Beyrouth où la première exposition solo de l’artiste se poursuit jusqu’au 27 juin. Elle se déplacera ensuite au MACAM à Alita, Jbeil.

« Caminante, no hay camino, se hace camino al andar » (« Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant »). Si les mots du grand poète espagnol Machado ont été souvent repris, c’est qu’ils portent en eux une part de vérité universelle imprescriptible. Inspirée par Machado, Alida Torbay, qui a vécu trente ans en terre latino-américaine, a créé un personnage...
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Du Venezuela aux montagnes du Liban. Decouverte d'une artiste (tres) talentueuse. Un regal !

Michel Trad

09 h 54, le 25 juin 2024

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  • Du Venezuela aux montagnes du Liban. Decouverte d'une artiste (tres) talentueuse. Un regal !

    Michel Trad

    09 h 54, le 25 juin 2024

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