Fady Rahmé, un gestionnaire, à la tête du nouveau Comité Gebran. Photo Michel Sayegh
Assurer la pérennité de l’œuvre et de la pensée de Gebran Khalil Gebran et poursuivre son engagement éducatif et social en faveur des plus démunis. Voici les deux grands axes du programme intitulé « Vers le deuxième centenaire » établi par le nouveau Comité national Gebran qui a été élu dimanche 27 août, pour un mandat de 4 ans, avec à sa tête Fady Joseph Rahmé. Le vote s'est déroulé pour la première fois au scrutin universel des habitants de Bécharré, son village natal.
Le fait que les élections pour le renouvellement du Comité national de Gebran, qui gère depuis près de 90 ans le legs de l’auteur du Prophète, coïncide cette année avec le centenaire de la publication de son œuvre majeure (parue en 1923 chez l’éditeur Alfred Knopf) avait de quoi attiser l’envie des Bécharriotes de réinsuffler une dynamique nouvelle à cette institution elle aussi victime collatérale des multicrises libanaises.
D’où l’implication d’un grand nombre d’entre eux, notamment des jeunes, dans ces élections traditionnellement réservées à l’intelligentsia et aux élites représentant, selon Fady Rahmé, les sept grandes familles de Bécharré*. Des élections qui se jouaient donc entre deux listes : la première baptisée « Vers le deuxième centenaire », soutenue par les Forces Libanaises, sortie gagnante avec 78 % des voix contre celle dite de la société civile, car composée de 9 membres revendiquant leur indépendance de toute affiliation politique et baptisée « Kamlé Rahmé », du nom de la mère de Gebran.
Une vue du musée Gebran Khalil Gebran dans l’ancien couvent Mar Sarkis, où le poète aimait se réfugier dans sa jeunesse. DR
« Auparavant chaque grande famille de ce caza du Nord envoyait ses délégués dans un collège électoral qui, lui, élisait ce comité. Cette fois, pour la première fois, ce sont tous les habitants du village qui étaient invités à élire directement tous les membres du comité », explique Fady Rahmé. Le Comité national avait été créé en 1934 par décret du ministère de l’Intérieur dans un objectif de conservation et de diffusion du patrimoine intellectuel, littéraire et artistique de Gebran Khalil Gebran.
Une clause testamentaire à portée sociale
Dans son testament, Gebran (1883-1931) avait souhaité que son legs artistique et culturel soit géré et diffusé à partir du Liban par un comité formé de membres des différentes familles de Bécharré. Il avait exigé dans la clause numéro 2 que ses droits de propriété intellectuelle servent aussi à financer des bourses scolaires et à apporter des aides de santé aux familles les plus démunies du village.
Ce sont ces volontés que veut appliquer le comité fraîchement élu, formé de 15 membres au total et qui, tout en respectant les quotas de deux représentants dévolus à chacune des 7 grandes familles, présente une diversité nouvelle d’âges et de profils professionnels, nécessaire selon Rahmé pour accompagner l’ambitieuse mission de mise à jour des modes de diffusion de l’œuvre et de la pensée du poète et de développement des activités liées à son patrimoine en cette période particulièrement difficile.
Un mandat aux enjeux cruciaux
La mission comprend, outre la gestion du musée – rassemblant 440 œuvres picturales, des ouvrages, des manuscrits ainsi que toutes sortes d’objets personnels de l'écrivain et peintre ramenés des États-Unis –, celle d’une école de musique gratuite et d’une bibliothèque publique, fondées entre les années 1975 et 1995. Sans oublier la réactivation de l’engagement social si cher au cœur de Gebran.
« En fait, d’une certaine manière, nous agissons en tant qu’exécutants testamentaires des volontés de Gibran Khalil Gibran », signale le nouveau président du comité, qui succède à Joseph Fenianos.
De retour au Liban en 2021, fort d’une carrière internationale (il a notamment été vice-président de la Japan Tobacco International JTI), ce jeune sexagénaire, qui poursuit toujours une activité de consultant spécialisé dans la gouvernance familiale auprès de diverses sociétés et enseigne également à l'Institut d'études politiques de Paris (IEP, Sciences Po, d’où il est diplômé), souhaitait mettre sa longue expérience et ses compétences de gestionnaire au service des institutions de son pays. Élevé dans le culte de l’auteur du Prophète, ce fils d’un ancien président du Comité Gebran, Joseph Rahmé, se dit conscient des défis à relever en cette période particulièrement délicate de l’histoire du pays et de ses institutions. C’est dans cette optique qu’il a élaboré un programme à réaliser à court, moyen et long terme. Et qu’il s’est entouré de colistiers de différentes tranches d’âge aux qualifications réparties entre gestionnaires, artistes, intellectuels et informaticiens.
« Nous avons trois niveaux d’enjeux à considérer. Le plus immédiat est celui du tarissement des ressources du Comité national de Gebran bloquées dans les banques, à l’instar des comptes de tous les Libanais », indique-t-il. « Outre le fait qu'on ne peut plus s’appuyer sur les droits d’auteurs tombés au bout de 75 ans dans le domaine public, les revenus apportés par la fréquentation du musée et l’exploitation locative des biens fonciers appartenant au Comité Gebran se sont étiolés avec la succession de crises financières, économiques et sanitaires au cours de ces dernières années. Il est donc urgent de mettre en place des dispositifs de financements nouveaux : Crowdfunding, événements, etc. pour entreprendre les projets de pérennisation de la pensée de Gebran qui est notre objectif principal », explique le nouveau président. Car l’autre grand défi réside dans le danger qui menace la diffusion des œuvres et de la pensée de Gebran à l’avenir. « L’enseignement de son œuvre ayant régressé au cours de ces deux dernières décennies jusqu’à se limiter actuellement à un court texte, en tant qu’auteur du Mahjar (diaspora), au programme du bac libanais, il s’agit de remettre Gebran au cœur du cursus scolaire au Liban et de lui redonner la place qu’il mérite en rétablissant notamment des liens avec des universités et des instituts culturels », affirme Fadi Rahmé qui a également inscrit à son programme la création de « chaires Gibran dans 2 ou 3 universités du pays et, si possible, à l’étranger ».
L'effigie de Gebran à l'entrée de son musée, à Bécharré. DR
Des jeunes pour parler aux jeunes
Enfin, le troisième enjeu est de porter l’œuvre picturale et manuscrite de l’artiste et poète du début du XXe siècle « vers le deuxième centenaire en la rendant plus accessible à la génération montante par le biais d’une plus grande utilisation des moyens technologiques et des réseaux sociaux. À cet effet, avec les jeunes (âgés entre 25 et 30 ans) nouvellement introduits dans notre comité, nous allons repenser sa diffusion au regard de la digitalisation et des réseaux sociaux, pour offrir une nouvelle expérience muséale autour de Gebran, qui s’accorde avec les exigences des jeunes d’aujourd’hui », assure le nouveau président. Avant de conclure en invitant « chaque Libanais à lire et relire Le Prophète, ce livre qui 100 ans plus tard reste d’une modernité absolue. Et dont on comprend différemment les messages qu’il porte au fil des différentes étapes de la vie ».
*Il s’agit des Rahmé, Tok, Geagea, Keyrouz, Succar, Fakhri et Chidiac.



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