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Idées - Point de vue

Lumières de nuit place de l’Étoile

Lumières de nuit place de l’Étoile

La bannière du cèdre posée devant chaque siège du Parlement par les députés de la contestation Najate Aoun Saliba et Melhem Khalaf, plus d’un mois après le début de leur sit-in au sein de l’hémicycle pour réclamer l’élection d’un président de la République, le 21 février 2023. Photo tirée du compte Twitter de Melhem Khalaf.

Sur ce grand échiquier à mille plateaux où se joue la présidence du Liban en un moment particulièrement critique de notre histoire, dans la quête pour combler cette béance absurde, le vendredi passé était une journée particulière. Entraîné par la députée Paula Yacoubian, avec laquelle j’avais dîné le soir précédent, je me suis rendu au Parlement pour exprimer mon soutien à la position constitutionnelle de principe des députés Najate Saliba et Melhem Khalaf. C’était le centième jour (et nuit) de leur lie-in pour rappeler aux parlementaires qu’ils sont en retard de plus de sept mois sur l’échéance tracée clairement par notre Constitution pour éviter le vide à la tête de l’État.

Ce sont les conditions dans lesquelles ont vécu les députés protestataires, Najate Saliba et Melhem Khalaf, et par intermittence Paula Yacoubian qui m’ont le plus frappé. La professeure Saliba, en voyage de travail, était exceptionnellement absente, et c’est mon vieil ami, le Dr Melhem Khalaf, le bâtonnier de la révolution maintenant éteinte et à laquelle tant de gens ont cru, qui m’a le plus ému durant ma visite au cœur du Parlement place de l’Étoile.

Dans le grand hémicycle abandonné par les parlementaires jusqu’au moment incertain où enfin la fumée blanche sera visible, les papiers du député de Beyrouth sont étalés sur une des 128 tables de travail, la seule. La nuit, dans les deux salles où dorment les liers-in, sur des fauteuils inconfortables peu destinés à être utilisés de manière tellement incongrue, deux petites lampes à pile tiennent lieu de bouée de survie, l’une pour voir, l’autre pour lire. Sur une table au coin de la salle, des sachets de thé et de café, et de petites bouteilles d’eau. Melhem Khalaf me propose un café. Seule une petite bouilloire en plastique sert de cuisine, et je n’ose pas demander ce qu’il mange, et quand. Heureusement qu’il y a des toilettes propres et que l’eau n’a pas été coupée. Alors que nous étions engagés dans une conversation animée sur les perspectives constitutionnelles d’un Liban moins factieux, à 14 heures pile, l’électricité s’est éteinte. Elle ne sera rétablie que le lendemain matin.

Je connais Melhem Khalaf depuis plus de trente ans, au barreau et dans l’action caritative qu’il a menée sans arrêt dans Offre Joie et d’autres organisations de la société civile pour lesquelles je n’ai eu ni sa patience ni son dévouement. Je n’ai jamais voté au barreau de Beyrouth, bien que j’y croie fermement, que mon père a été bâtonnier dans ses grands jours d’avant-guerre, et que je respecte la continuité de l’ordre des avocats contre vents et marées. L’ordre a persisté dans les élections de son bureau sous les balles, manifeste de courage et de démocratie.

Dans cette visite où j’ai éprouvé un peu de honte, et cette admiration qui ne peut être que muette pour ceux et celles qui se consacrent à protéger la décence publique, prisonniers d’opinion des années durant, députés dévoués qui ont souvent perdu un frère, un père, des amis proches, un grand plaisir était la qualité de la conversation. On n’a pas souvent l’occasion de parler Constitution en profondeur, même avec des collègues ou des législateurs. Avec Melhem Khalaf, une longue conversation sur comment sortir de la gangue confessionnelle qui a laminé le pays, tout en préservant un sentiment réel de sécurité aux « minorités associées » (Michel Chiha), ce carré qu’on n’arrive jamais à transformer en cercle ; une heure d’échange permet de se rendre compte de sa réflexion d’avenir, technique autant qu’humaine to square the circle : découpage innovateur des cazas pour que la côte libanaise, toujours plus riche que l’arrière-pays, puisse fonctionner avec lui en meilleure symbiose ; bicaméralisme de Taëf bien difficile à agencer ; solutions envisageables à ce monstre ingouvernable qu’est devenu l’État libanais, tout cela entrecoupé de références constitutionnelles classiques et de boutades entre vieux camarades.

Certains se gaussent de nos députés. L’histoire leur donnera tort. Lorsque, enfin, la présidence libanaise se sera extirpée de cette mélasse constitutionnelle où nous nous trouvons, deux fortes notes de l’histoire resteront gravées dans les mémoires : le mécanisme qui aura enfin permis d’avoir raison du blocage présidentiel et les nuits à la lumière blafarde des lie-ins de nos députés éclairés.

Avocat, professeur de droit, activiste. Dernier ouvrage : « Philosophy of Nonviolence » (Oxford 2015).

Sur ce grand échiquier à mille plateaux où se joue la présidence du Liban en un moment particulièrement critique de notre histoire, dans la quête pour combler cette béance absurde, le vendredi passé était une journée particulière. Entraîné par la députée Paula Yacoubian, avec laquelle j’avais dîné le soir précédent, je me suis rendu au Parlement pour exprimer mon soutien à...
commentaires (3)

Merci pour cet article sur les deux seuls députés qui ont eu le courage de manifester leurs désaccords avec les vendus corrompus avec les moyens du bord. On s’attendait à un soutien des libanais qui iraient faire un sit-in pour veiller avec eux et leur apporter la lumière et des vivres, que nenni. Ils ont restés seuls, dans le noir et sans aucun écho de la population qui a continué à vaquer à ses occupations quotidiennes pour le plus grand bonheur des fossoyeurs. Ils ne font partie d’aucun parti politique et ne répondent à aucun Zaim. Ceci explique cela. Donc les libanais restent fidèles à ceux qui les ont pillé, humilié et essaient de les achever, et sont toujours prêts à les défendre quoiqu’ils leur infligent comme misères. Allez percer ce mystère libano-libanais qui déboussole le monde entier.

Sissi zayyat

11 h 08, le 08 mai 2023

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Commentaires (3)

  • Merci pour cet article sur les deux seuls députés qui ont eu le courage de manifester leurs désaccords avec les vendus corrompus avec les moyens du bord. On s’attendait à un soutien des libanais qui iraient faire un sit-in pour veiller avec eux et leur apporter la lumière et des vivres, que nenni. Ils ont restés seuls, dans le noir et sans aucun écho de la population qui a continué à vaquer à ses occupations quotidiennes pour le plus grand bonheur des fossoyeurs. Ils ne font partie d’aucun parti politique et ne répondent à aucun Zaim. Ceci explique cela. Donc les libanais restent fidèles à ceux qui les ont pillé, humilié et essaient de les achever, et sont toujours prêts à les défendre quoiqu’ils leur infligent comme misères. Allez percer ce mystère libano-libanais qui déboussole le monde entier.

    Sissi zayyat

    11 h 08, le 08 mai 2023

  • effectivement. Il faut sans esse le rappeler car les medias n'en parlent pas.

    Massabki Alice

    07 h 58, le 08 mai 2023

  • Merci pour cet éloge. Melhem khalaf le mérite. Je le connais depuis plus 40 ans. Et c’est quelqu’un d’intègre, qui agit pour l’unité des libanais, la paix et les droits de l’homme. Vous devriez écrire plus souvent sur les actions qu’il mène avec les députés de la contestation.

    Staub Grace

    14 h 51, le 06 mai 2023

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