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Lifestyle - Artisanat

Face à la crise, des Libanais reviennent à la fabrication traditionnelle du savon à l’huile d’olive

Dans le contexte actuel, la fabrication de savon naturel, à partir d'huile d'olive, est devenue une source de revenu importante pour les habitants des régions rurales.

Face à la crise, des Libanais reviennent à la fabrication traditionnelle du savon à l’huile d’olive

Salman Halabi et ses beaux-parents récupèrent les olives tombées à terre. Photo João Sousa

En cet après-midi de novembre, il ne reste plus que quelques travailleurs éparpillés dans les oliveraies. La plupart de ceux qui sont partis ont laissé derrière eux leurs bâches en plastique pour reprendre leur cueillette le lendemain matin. Hanan Malaeb et son mari Salman Halabi racontent qu’ils récoltent les olives tôt le matin, en passant une heure sur chacun des dizaines d’arbres de l’oliveraie qu’ils louent à la périphérie de Abay, un village près de Aley. Deux ouvriers qu’ils ont embauchés frappent les oliviers avec des bâtons de bambou tandis que Hanan, Salman, leur fils de cinq ans et la mère de Hanan ramassent les olives tombées sur des bâches disposées au pied des arbres. Les récoltes annuelles d’olives se suivent selon un rythme régulier : les bonnes années succèdent toujours aux mauvaises. Cette année a été bonne, constate Salman Halabi. La plupart des olives récoltées seront déposées dans un pressoir local pour être transformées en huile d’olive comestible vendue par la famille, alors que certaines olives noires, les shitawi, toutes ratatinées, immangeables et au goût amer, serviront à fabriquer du savon.

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Au Liban et dans d’autres régions de la Méditerranée, le savon traditionnel, appelé Saboun Baladi, constitue depuis longtemps un sous-produit de la récolte annuelle des olives en octobre-novembre, fabriqué à partir de l’huile extraite des olives fraîchement cueillies et laissée au repos. Hanan et Salman confient qu’ils vendent eux aussi leur huile d’olive à des fabricants de savon. Ces deux dernières années, cette méthode de fabrication de savon naturel est également devenue une source de revenu importante pour les habitants des régions rurales au Liban, qui cherchent ainsi à obtenir une rentrée supplémentaire alors que l’économie du pays dégringole. Les bénéfices sont encore faibles, comme l’expliquent certains nouveaux venus sur le marché à L’Orient Today, mais les savonniers qui exercent ce métier depuis plus longtemps affirment que leur activité est en expansion. Les consommateurs, eux aussi, recherchent davantage des produits locaux, selon Rosemary Romanos. Cette entrepreneuse libanaise a fondé Salma, qui produit des savons naturels et des produits de beauté, en octobre 2019 – une semaine seulement avant le début du mouvement de protestation qui demandait à l’élite politique de se retirer. Au milieu de la crise qui a suivi, « les marques internationales importées devenaient assez inaccessibles, ce qui signifie que nous, en tant qu’entreprise locale, avions un avantage », explique Rosemary Romanos. Les savons à l’huile d’olive fabriqués traditionnellement sont soudain devenus beaucoup plus abordables que les savons importés de même qualité. « Le simple fait d’être déjà présent sur le marché était une opportunité », ajoute-t-elle.

Salman Halabi aidé par un ouvrier en pleine tâche à Abay. Photo João Sousa

Reprendre un nouveau métier
Bien que le Saboun Baladi se fabrique à n’importe quel moment de l’année, il fait traditionnellement partie de la récolte d’automne, et cela afin de libérer l’espace de stockage des réservoirs pour la nouvelle production d’huile de l’année, explique Salman Hamzeh. Ce dernier possède une petite entreprise de fabrication de savon à Abay, près du verger familial de Hanan et Salman. Là, dans le sous-sol de la maison familiale, il gère une petite boutique garnie d’étagères de ses savons préférés provenant des traditionnels savonniers d’Alep, du Caire et de Marseille. Ses propres savons fabriqués à la main sont classés par parfum et par couleur et gravés au nom de son entreprise, Rayan, qui est aussi celui de son fils adolescent. Une fois la porte franchie, on accède à l’atelier où, aidé de son assistant, il mélange et verse les savons, à l’aide d’un mixeur à immersion et d’un énorme pot en métal afin de les imprégner d’huiles parfumées et d’herbes. Des moules en plastique, en silicone et en bois sont prêts. Tout en gardant sa recette secrète, et bien qu’il travaille à temps plein dans une banque, Salman Hamzeh avoue que le savon est sa passion. Il a commencé cette activité en 2018, mais les affaires ont repris ces deux dernières années après qu’il eut appris les bonnes méthodes de mélange. Ces deux dernières années, il a enseigné à des groupes de femmes de Abay et des villages voisins comment fabriquer du savon afin qu’elles puissent les vendre à leur tour. Parmi ses « élèves » figure Alia Nasredine, qui habite dans le village voisin de Deir Qoubel. Employée de laboratoire au ministère de la Santé, elle a commencé à fabriquer du savon il y a deux ans, en 2020, au plus fort de la pandémie de Covid-19 et alors que la crise économique battait son plein dans le pays. « Au début, je le faisais juste comme un projet avec ma nièce, et nous donnions les savons aux gens, principalement des amis et de la famille », raconte Alia Nasredine à L’Orient Today. Bien qu’elle fabrique toujours ses savons à la maison, elle possède à présent un atelier spécialisé qu’elle est en train d’équiper et espère apprendre les rouages du marketing sur les réseaux sociaux pour transformer son activité en une entreprise rentable. « En attendant, dit-elle, je veux d’abord me faire un nom. »

Des travailleurs versent de l’huile d’olive fraîchement recueillie du pressoir à Aïn Anoub. Photo João Sousa

Connecté à la terre
« Le Saboun Baladi constituait autrefois la norme », se souvient Atif Hamzeh, le père de Salman, âgé de 80 ans. « Quand j’étais petit, mon grand-père apportait de l’huile et un carton, et nous la faisions cuire sur du bois, dit-il, assis dans l’atelier de son fils. Nous utilisions l’huile d’olive issue de nos propres arbres. J’ai commencé à apprendre quand j’étais jeune, à sept ou huit ans. On l’utilisait pour tout : le bain, le nettoyage, la vaisselle. » Au fil des décennies, cette tradition est devenue moins omniprésente, même si elle subsistait encore dans une certaine mesure dans les années précédant la crise. « Au Liban, parce que c’est un petit pays et que tout le monde connaît quelqu’un dans un village qui fait du savon, les Libanais ont toujours utilisé du Saboun Baladi quelque part chez eux. Ce n’était tout simplement pas assez sexy pour en parler », explique Rosemary Romanos.

Les savons de Salman Hamzeh. Photo João Sousa

La crise a toutefois encouragé un esprit local qui a contribué à relancer l’intérêt pour la fabrication – et l’achat – du savon traditionnel, ajoute-t-elle. « En général, les gens sont devenus plus patriotes, désireux de soutenir leurs entreprises locales. » Traditions mises à part, le lancement d’une savonnerie reste coûteux pour la plupart des gens. Un réservoir standard de 15 ou 16 kilos d’huile d’olive nécessaire à la fabrication du savon coûte entre 100 et 120 dollars, soit plus que le salaire mensuel de la plupart des fonctionnaires après la dépréciation de la livre. Selon Alia Nasredine, chaque litre d’huile d’olive permet de fabriquer environ 10 savons. Les parfums ou les flacons importés de l’étranger peuvent également être coûteux, selon Rosemary Romanos et d’autres savonniers.

Le fabriquant de savon Salman Hamzeh travaille dans son atelier à Abay. Photo João Sousa

« Nous sommes une entreprise modeste, car les huiles sont très chères », souligne Rodaina Aridi, une femme de 45 ans habitant Baysour, un autre village près de Aley. Elle travaille dans la journée pour le ministère des Affaires sociales et pour un projet de l’Unicef en faveur des réfugiés syriens, mais elle a commencé à fabriquer et à vendre du savon il y a un an. « Je n’ai pas pu acheter les matériaux en une seule fois – je les achète en plusieurs fois. » Selon elle, 500 grammes d’huile de noix de coco importée coûtent 10 dollars. Le collagène naturel, un nutriment pour la peau, coûte la bagatelle de 25 dollars les 500 grammes. Des ingrédients dont les prix pourraient encore grimper. En cause, l’augmentation annoncée par le ministère des Finances du taux de change pour calculer les droits de douane du taux officiel de longue date de 1 507 LL par dollar à 15 000 LL – soit une multiplication par dix. Ce qui entraînera une hausse des prix pour les parfums, les emballages et autres ingrédients qui viennent de l’étranger et dont les savonniers ont besoin pour démarrer leurs activités. Anticipant ce changement, Salman Hamzeh a déjà mis à jour sa liste de prix. Il a calculé une augmentation de 10 % du coût total de fabrication de ses savons, qui coûtent désormais entre 1 et 12 dollars le pain, selon les ingrédients. La hausse des prix poussera-t-elle les savonniers libanais à se tourner davantage vers les matériaux locaux ? « Je l’espère », répond Rosemary Romanos. « Pour le savon traditionnel, pas besoin d’articles importés, sauf de la soude caustique nécessaire pour transformer l’huile en savon », ajoute Salman Hamzeh. Et peut-être y a-t-il de l’espoir pour ceux qui se sont lancés dans la fabrication de savon au cours des trois dernières années de crise économique. Selon Mme Romanos, son entreprise est en pleine croissance, et 90 % de ses ventes sont réalisées au Liban. Rodaina Aridi s’efforce toujours de compenser ses frais de lancement, mais espère se développer.

Des travailleurs appliqués dans les oliveraies de Hanan Malaeb et son mari Salman Halabi. Photo João Sousa

Pour l’instant, elle vend son savon entre 60 000 et 120 000 LL par pièce, en fonction des ingrédients. « Je suis encore nouvelle. Cela m’aide un peu à couvrir mes dépenses mensuelles, mais cela ne constitue pas mon revenu principal car je ne dispose pas encore de grand atelier. Ça reste l’affaire d’une seule personne », explique-t-elle. Quant à Salman Hamzeh, son commerce de savon à Abey lui rapporte d’ores et déjà plus que son emploi quotidien à la banque, dit-il. « Et je l’apprécie bien plus. Je me sens connecté à la terre de mon village, à ma famille et à mon pays. »

Cet article est originellement paru dans « L’Orient Today » le 1er décembre.


En cet après-midi de novembre, il ne reste plus que quelques travailleurs éparpillés dans les oliveraies. La plupart de ceux qui sont partis ont laissé derrière eux leurs bâches en plastique pour reprendre leur cueillette le lendemain matin. Hanan Malaeb et son mari Salman Halabi racontent qu’ils récoltent les olives tôt le matin, en passant une heure sur chacun des dizaines d’arbres...

commentaires (1)

En voilà une bonne nouvelle. Le retour aux sources est toujours un bon signe de regain de patriotisme même quand il est contraint et forcé.

Sissi zayyat

16 h 22, le 13 décembre 2022

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Commentaires (1)

  • En voilà une bonne nouvelle. Le retour aux sources est toujours un bon signe de regain de patriotisme même quand il est contraint et forcé.

    Sissi zayyat

    16 h 22, le 13 décembre 2022

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