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Lifestyle - Insolite

Mais qui a donc inventé le fameux « doudou shot » libanais ?

Boisson préférée des habitués des bars de Beyrouth, les origines exactes du « doudou shot » restent un mystère. « L’Orient Today » a entrepris d’exhumer cette histoire insaisissable et a découvert un savoureux mélange de rumeurs et de légendes urbaines, entre potins et ivresses, conté par les barmans les plus chevronnés de la capitale libanaise. 

Mais qui a donc inventé le fameux « doudou shot » libanais ?

Les fameux « doudou shots » servis dans un bar à Beyrouth. Photo João Sousa

Un peu de citron, un soupçon de Tabasco, de la vodka fraîche et une olive pour couronner le tout. Préparé dans des proportions différentes selon les bars, tels sont les ingrédients traditionnels du célèbre doudou shot. Unique à Beyrouth et pratiquement inconnu en dehors du Liban, il a été adopté comme cocktail signature dans de nombreux bars locaux. Malgré son statut quasi iconique, l’histoire du moment ou du lieu de sa création ne fait pas l’unanimité. L’Orient Today a tenté de résoudre ce mystère local en démarrant son enquête avec le seul point de départ qui semblait logique : un bar mythique, inébranlable depuis son ouverture en 1964, où le temps semble s’être arrêté : le Captain’s Cabin.

L’étagère à alcool du Captain’s Cabin, un bar établi à Hamra en 1964. Photo João Sousa

Premier arrêt dans le bar le plus légendaire de Beyrouth
22 heures, un samedi soir. Seuls trois clients sont installés au bar du Captain’s Cabin à Hamra. Dans les haut-parleurs, le groupe Fleetwood Mac passe en boucle, le son n’est pas assez fort pour couvrir le bruit des boules de billard. Les étagères exposent des bouteilles d’alcool poussiéreuses, une panoplie de figurines et une poignée de casquettes de pilote en daim délavé – un clin d’œil aux capitaines de compagnie aérienne qui fréquentaient les lieux, d’où son nom. Derrière le bar, André Toriz, vêtu d’une chemise à col rayé à manches courtes, arbore un sourire tranquille. Il est là depuis 25 ans.

André Toriz, barman au Captain’s Cabin, prépare sa version du légendaire « doudou shot ». Photo João Sousa

« Ici, le temps se fige », souligne Malik, l’un des seuls clients du bar à cette heure. « Les choses bougent à l’extérieur, mais ici, rien ne change. » Les sourcils d’André se froncent légèrement. « Il y a quelques années, j’ai changé les tables du milieu », raconte-t-il, en désignant un ensemble de tables en bois plus clair que les autres. « Vous voyez ? Elles sont neuves. » Si quelqu’un peut donner des indices sur l’origine du doudou shot, c’est bien André. Mais lorsqu’on l’interroge sur ce sujet, il hausse les épaules. « Beaucoup de gars disent : “C’était moi, moi, moi”, se souvient-il, appuyé sur le bar. Ce n’était pas moi... » Pourtant, André possède une ou deux informations sur la préparation du shot. Alors qu’il aligne les petits verres prévus pour ça le long du bar, il partage ce qu’il considère comme le secret de sa réussite. « L’olive doit être très amère, explique-t-il, en prélevant une olive d’un pot de Nescafé reconverti. Certains utilisent des olives suaves, mais ça ne marche pas. Il faut que ce soit très fort. » Avec une nonchalance experte, André prépare les shots en utilisant ses olives maison, du jus de citron frais, de la vodka et un soupçon de Tabasco. « La sauce piquante, explique-t-il, est devenue l’ingrédient le plus cher du cocktail. » Pour en revenir aux origines de la boisson, André suggère alors : « Allez demander au gars d’Evergreen. Il se fait appeler Amigo. Il affirme que c’est lui. »

Le premier prétendant au titre
Quelques rues plus loin, la douce lueur des lumières vertes offre le seul signe de vie dans une rue plongée dans l’obscurité. Evergreen est beaucoup plus petit que le Captain’s et possède juste assez de place pour quelques tabourets de bar et une poignée de tables. Ici aussi, on trouve des bouteilles d’alcool poussiéreuses et des noms griffonnés au marqueur permanent sur le mur. Le plafond est parsemé de bouts de papier enroulés. « Des souhaits », explique Amigo dans un clin d’œil. Il s’agite derrière le bar, rit et discute avec les clients dans un mélange d’arabe et d’anglais fortement teinté d’italien. Barman « depuis 29 ans », quand on lui demande quel est son vrai nom, il déclare fièrement : « Je m’appelle Amigo et mon nom est Evergreen ! »

« Je suis né dans une bouteille », confie Amigo, alors qu’il prépare une série de « doudou shots ». Photo João Sousa

Puis, lorsqu’on l’interroge sur les shots doudou, Amigo prend un air indigné. « Vous voulez dire le shot Zaituna ? » Il saisit alors quelques petits verres et commence à préparer les boissons, bien que son olive – zaituna en arabe – soit piquée sur un cure-dent et non déposée dans le verre. Et si un client tente de croquer dans l’olive avant de boire, Amigo s’empresse de le sermonner. « Le verre d’abord. L’olive après. Pourquoi ? Parce que le ciel est trop haut », répond-il en riant. Mais d’où vient la recette ? Amigo se tapote le côté de la tête avec son majeur. « Min beli » (de mon esprit), puis saisit de l’étagère derrière lui un livre intitulé Sur les terres de ma République. En le feuilletant, Amigo s’arrête sur une page, au centre, où les mots doudou shot se détachent, comme une preuve sans équivoque qu’il en est l’inventeur. Mais un coup d’œil furtif sur la couverture permet de voir que le livre a été publié en 2016. Le doudou est beaucoup plus ancien…

Des « doudou shots » au bar de l’Evergreen, à Hamra. Photo João Sousa

La recherche continue
Amigo n’est pas le seul barman de Beyrouth à revendiquer l’invention du doudou shot. En quête d’une autre version, L’Orient Today s’est entretenu avec Hisham Anise, propriétaire du bar à cocktails Anise à Mar Mikhaël et barman avec à son actif 26 ans d’expérience. « C’est un shot bête et simple. C’est pour cela qu’il est tellement répandu. » Hisham est un ancien employé du Lila Braun, un bar de la rue Monnot fermé depuis longtemps, où il affirme que le shot est né. Il a commencé comme barman en 2002 quand, selon lui, les clients le demandaient déjà et l’appelaient ainsi. « Le Lila Braun était un endroit magique. Le meilleur endroit qui ait jamais existé à Beyrouth. À la croisée d’un bar et d’un club. »

L’intérieur du Lila Braun vers 2002, où l’on raconte que le « doudou shot » a été inventé. Photo avec l’aimable autorisation de Mark Mouracade

Au début des années 2000, Monnot était la dernière plaque tournante de la vie nocturne d’après-guerre de Beyrouth. Les propriétaires du Lila Braun possédaient également le Pacifico, juste de l’autre côté de la rue. Certains anciens clients racontent que les deux bars étaient généralement remplis d’expatriés ou de consultants libanais installés dans le Golfe. Interdits d’alcool dans les pays où ils travaillaient, ils rentraient à Beyrouth le week-end et prenaient souvent des taxis qui les menaient directement de l’aéroport au quartier des bars de Monnot ! Lila Braun et Pacifico ont tous deux été contraints de fermer en 2005 en raison de manifestations massives dans le centre-ville. Le Pacifico a ensuite ouvert plus haut dans la rue Monnot, où il se trouve encore actuellement. Le Lila Braun a rouvert en 2007, mais n’a pas réussi à retrouver sa magie d’antan, selon Hisham, et a définitivement fermé environ un an plus tard. Il se souvient également que le doudou, ou olive shot, était déjà très populaire au début des années 2000, mais ne s’en attribue pas le crédit. Selon ses dires, le mérite en revient à l’ancien gérant du bar Lila Braun – un homme du prénom de Abboud. « On dit que c’est Abboud qui a créée le shot. Tu devrais aller lui parler. »

Le père du doudou ?
Abboud Kayan est à présent propriétaire et gérant du bar Santana, à Sodeco. Ce même samedi soir, il s’active derrière le bar. L’atmosphère ici est sensiblement différente de celle du Captain’s Cabin ou de l’Evergreen. Et d’abord les lieux, qui sont bien éclairés. Les clients, bien habillés, sirotent des martinis et fument des cigares.

L’intérieur du Santana appartenant à Abboud Kayan, le père présumé du « doudou shot ». Photo João Sousa

Abboud arbore également une chemise boutonnée impeccable et une barbe fraîchement taillée. Lorsque L’Orient Today lui apprend qu’il est le présumé père du doudou, un sourire se dessine sur son visage. « Je l’ai baptisé olive shot, shot d’olive. Il est toujours dans notre système informatique sous ce nom. » Il confie l’avoir créé « en 2001 ou 2002 », mais l’année exacte lui échappe. Trois anciens employés du Lila Braun confirment qu’il a été inventé au début des années 2000, sous la houlette de Abboud qui affirme ignorer d’où vient le nom de doudou, « il a probablement été inventé par les clients ». En effet, l’un des anciens employés du Lila Braun, Bachir Khairallah, se souvient d’un client aisé qui fréquentait le bar et payait toujours en dollars. Selon lui, l’olive shot de Abboud était sa boisson préférée. « Son insistance à payer en dollars lui a valu le surnom de doudou. » Quelque part dans les brumes de l’ivresse, le nom est passé du client au verre.

Abboud Kayan, à qui semble revenir le crédit majeur de l’invention du « doudou shot ». Photo avec l’aimable autorisation de Mark Mouracade

Sollicité pour faire une démonstration, Abboud, ravi de s’exécuter, sort du congélateur une poignée de verres bien frais et, comme tous les autres, commence à préparer le shot directement dans le verre. Tout d’abord, un filet de jus de citron fraîchement pressé, suivi directement de l’olive. Le barman marque une pause, nous regarde pour souligner l’importance du geste, puis verse quelques gouttes de jus d’olive dans les verres. « C’est très, très important, dit-il à propos du jus d’olive. Beaucoup de gens le font mal. » Vient ensuite le filet de Tabasco, « il faut que ce soit du Tabasco » et, enfin, la vodka refroidie. « Keskon », à la vôtre !, lance-t-il.

Cet article est une version traduite d'un article paru sur « L’Orient Today » le 19 novembre. 


Un peu de citron, un soupçon de Tabasco, de la vodka fraîche et une olive pour couronner le tout. Préparé dans des proportions différentes selon les bars, tels sont les ingrédients traditionnels du célèbre doudou shot. Unique à Beyrouth et pratiquement inconnu en dehors du Liban, il a été adopté comme cocktail signature dans de nombreux bars locaux. Malgré son statut quasi iconique,...

commentaires (5)

Kazooz were the days...

Roborm

08 h 21, le 25 novembre 2022

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Commentaires (5)

  • Kazooz were the days...

    Roborm

    08 h 21, le 25 novembre 2022

  • Bel article, bravo!

    Emmanuel Durand

    13 h 38, le 23 novembre 2022

  • Buvons jusqu’à l’ivresse … pour oublier. Merci pour l’article, je ne connaissais pas captain’s bar de Hamra.

    Jacques d

    12 h 56, le 23 novembre 2022

  • Super article ca change des mauvaises nouvelles du quotidien Cheers

    Elime 11

    08 h 34, le 23 novembre 2022

  • On se préparait des tequilas avec un filet de jus de citron et quelques gouttes de tabasco dans le fond bien avant ces "doudou shots" vodkaisés…

    Gros Gnon

    07 h 07, le 23 novembre 2022

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