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Monde - Éclairage

Les Russes et Biélorusses d’Ukraine pris entre deux feux

Bien qu’ils soient nombreux à s’être solidarisés avec Kiev contre Moscou, ces résidents doivent aujourd’hui composer avec de nombreux obstacles administratifs visant à les expulser du territoire.

Les Russes et Biélorusses d’Ukraine pris entre deux feux

Un résident local passe devant un bâtiment universitaire détruit à la suite d’une frappe aérienne sur la ville de Sloviansk, dans la région de Donetsk, le 26 août courant, durant l’invasion russe de l’Ukraine. Anatolii Stepanov / AFP

Des dizaines de milliers de citoyens russes et biélorusses vivent en Ukraine : la plupart, horrifiés, soutiennent sans réserve leur pays d’accueil face à l’invasion de Moscou, mais certains voient les obstacles administratifs s’accumuler au point de compromettre leur futur.

Le 9 février, Karyna Patsiomkina s’est dit que ses ennuis étaient enfin derrière elle : six semaines après avoir fui la Biélorussie, où ses amis croupissent en prison et elle-même risquait l’arrestation pour des publications antipouvoir, cette jeune femme de 31 ans emménageait dans un refuge loué par une compatriote à Boutcha, près de Kiev. Elle avait pris goût à cette banlieue cossue et verdoyante, et à son nouveau pays, « 100 fois plus démocratique » que sa terre d’origine. Las ! Deux semaines après son installation, l’armée russe envahissait l’Ukraine, en arrivant notamment depuis le territoire de la Biélorussie, alliée de Moscou.

Boutcha est occupée après de violents combats. Le 8 mars, Karyna décide de partir ,« car il n’y avait plus de gaz ni d’électricité ». La route étant déjà coupée, elle met 48 heures pour rejoindre Kiev puis Lviv, dans l’Ouest. Quand Boutcha est libérée début avril et qu’émergent les premiers signes des massacres commis dans la ville, elle revient immédiatement s’enrôler comme volontaire dans une cellule d’aide psychologique puis auprès de la Croix-Rouge. Fin juin, la jeune femme est honorée durant une cérémonie officielle par la municipalité de Boutcha. Mais quand elle se présente début juillet au service des migrations pour faire prolonger son permis de séjour, son passeport lui est confisqué 48 heures puis rendu avec un tampon : elle a 10 jours pour quitter l’Ukraine sous peine d’expulsion.

« Refus massifs »

Depuis le mois de mai et la reprise progressive du travail dans les administrations ukrainiennes, les exemples du genre se sont multipliés.

Le Free Belarus Center (FBC), une ONG basée à Kiev venant en aide aux réfugiés politiques biélorusses, a publié en août avec d’autres organisations une lettre ouverte aux autorités ukrainiennes dénonçant « des refus massifs » d’accorder ou de prolonger des permis de séjour aux Biélorusses. Ces refus sont d’autant plus incompréhensibles, écrivent les ONG, que Kiev assure officiellement n’avoir pas changé de politique migratoire envers les citoyens biélorusses et que beaucoup de ces derniers se sont massivement engagés en défense de l’Ukraine.

« Il est pour le moins injuste » de « punir » les Biélorusses pour la décision de leur président autoritaire Alexandre Loukachenko, non reconnu par Kiev, d’ouvrir son territoire à l’armée russe pour son assaut contre l’Ukraine, s’indigne FBC. L’ONG estime à 10 000 personnes rien que le nombre d’exilés « politiques » biélorusses en Ukraine. Les Russes d’Ukraine – qui sont 175 000 à y bénéficier d’un titre de séjour selon les chiffres officiels – disent vivre la même situation.

Andreï Sidorkine, 41 ans, habite depuis 17 ans en Ukraine, dont il était sur le point d’obtenir la nationalité quand la guerre a éclaté. Fin février, ses papiers sont volés, mais quand il demande un nouveau permis de séjour à la réouverture des administrations, la réponse est négative.

Programmateur et musicien connu pour son engagement pro-ukrainien, il a porté l’affaire devant les tribunaux sans trop savoir de quoi son avenir sera fait. Revenir en Russie ? « Hors de question ! Je n’ai plus rien là-bas. De plus, je risque d’y passer 15-20 ans » en prison, poursuit-il, expliquant avoir postulé pour l’armée ukrainienne au début de la guerre mais n’avoir pas été pris car étranger, puis avoir aidé à faire des cocktails Molotov et évacué des œuvres d’art des musées de Kiev.

« Personne n’a besoin de nous »

Sur la messagerie Telegram, un groupe de « Russes en Ukraine » créé en mars, rejoint par près de 1 300 personnes, recueille les plaintes et les inquiétudes. « Personne n’a encore été expulsé » d’Ukraine, insiste sous couvert d’anonymat une modératrice du groupe, Evguénia, qui n’envisage, elle non plus, pour rien au monde de revenir en Russie. Mais elle reconnaît des problèmes, « notamment dans les petites villes, près du front ».

Le service ukrainien des migrations n’a pas répondu à la demande de commentaire de l’AFP au sujet de ces refus. La Bélarusse Patsiomkina a, elle, obtenu l’annulation de sa mesure d’expulsion grâce à la mobilisation des autorités de Boutcha. Mais elle est dans un trou noir administratif, clandestine et ne pouvant pas travailler en Ukraine, sa patience arrivant à bout. « Nous, les Biélorusses, sommes devenus des gens dont personne n’a besoin! s’exprime-t-elle en laissant couler ses larmes. Alors qu’on a le même ennemi que les Ukrainiens. Et que cet ennemi, il faut le battre, pas le fuir ! »

Thibault MARCHAND/AFP

Des dizaines de milliers de citoyens russes et biélorusses vivent en Ukraine : la plupart, horrifiés, soutiennent sans réserve leur pays d’accueil face à l’invasion de Moscou, mais certains voient les obstacles administratifs s’accumuler au point de compromettre leur futur.Le 9 février, Karyna Patsiomkina s’est dit que ses ennuis étaient enfin derrière elle : six semaines après avoir fui la Biélorussie, où ses amis croupissent en prison et elle-même risquait l’arrestation pour des publications antipouvoir, cette jeune femme de 31 ans emménageait dans un refuge loué par une compatriote à Boutcha, près de Kiev. Elle avait pris goût à cette banlieue cossue et verdoyante, et à son nouveau pays, « 100 fois plus démocratique » que sa terre d’origine. Las ! Deux semaines après son...
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