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Moyen-Orient - Éclairage

Entre Moscou, Téhéran et Ankara, un pour tous et chacun pour soi

Malgré la volonté de mettre l’accent sur les convergences de vue lors du sommet tripartite qui s’est tenu en Iran mardi, les trois puissances actives en Syrie poursuivent des objectifs très différents.

Entre Moscou, Téhéran et Ankara, un pour tous et chacun pour soi

Les présidents iranien Ebrahim Raïssi (au centre), russe Vladimir Poutine (à gauche) et turc Recep Tayyip Erdogan posant pour une photo lors de leur sommet tripartite à Téhéran, en Iran, le 19 juillet 2022. Photo AFP

C’est une image qui en dit long sur la volonté des trois leaders de présenter au monde un front uni. L’un, Vladimir Poutine, arbore un sourire de gagnant ; l’autre, Recep Tayyip Erdogan, un rictus inquiet. Entre eux deux, un homme, Ebrahim Raïssi, qui les tient par la main, le visage serein. Prise au cours du sommet tripartite tenu mardi à Téhéran, la photo exhibe un fond couleur bleu ciel que longent au sol des fleurs blanches. L’évocation d’une atmosphère paisible. Est-ce un pied de nez à la tournée de Joe Biden au Moyen-Orient la semaine dernière ? Une façon de répondre à l’affabilité ostensible qui a dominé la rencontre du président américain en Israël ? Ou bien au « check » mémorable échangé entre le locataire de la Maison-Blanche et le dauphin saoudien Mohammad ben Salmane ? « En fait, la Russie, la Turquie et l’Iran ont des visions et des objectifs complètement différents pour la Syrie, le Caucase, l’Asie centrale, la Libye, l’Ukraine et l’Irak, commente tout de go Ruslan Trad, chercheur au sein du Digital Forensic Research Lab de l’Atlantic Council. Ils prétendent avoir une vision commune bâtie autour du processus d’Astana, mais en réalité, sur le terrain, cela n’est pas le cas », poursuit-il en référence à la série de rencontres entre les trois acteurs depuis 2017 pour discuter de la situation en Syrie, dévastée par une guerre civile dont tous sont parties prenantes, Moscou et Téhéran soutenant le régime Assad ; Ankara appuyant certains groupes rebelles.

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Il s’agissait cette fois-ci du second voyage de Vladimir Poutine à l’étranger depuis l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février dernier. À en croire les médias proches des durs en Iran, le sommet relève d’un évènement majeur… pour contrer l’Occident. Et pour cause : Washington était véritablement dans le collimateur de Téhéran et de Moscou, un peu comme, vu de loin, Téhéran avait été dans celui de Washington et d’Israël quelques jours plus tôt. Au cours d’une entrevue entre le guide suprême iranien Ali Khamenei et le maître du Kremlin, le premier a appelé à une coopération sur le long terme entre leurs deux pays, soulignant auprès de Poutine qu’ils devaient rester vigilants face à la « duperie occidentale ». Le véritable décideur iranien a salué la force de son interlocuteur, affirmant que celui-ci avait veillé à ce que la Russie « maintienne son indépendance » vis-à-vis des États-Unis, ajoutant qu’ils devraient ensemble commencer à utiliser leur propre monnaie nationale lors du commerce de marchandises. Khamenei a en outre apporté plus ou moins clairement son soutien à la politique ukrainienne de son invité. S’il a toutefois reconnu « les souffrances endurées par les gens ordinaires pendant la guerre », il a surtout insisté sur le fait que Moscou n’avait, selon lui, guère d’alternative en Ukraine. « Si vous n’aviez pas pris l’initiative, l’autre côté (l’Occident) aurait provoqué une guerre de sa propre initiative », a-t-il dit à Poutine.

Pour Téhéran, le renforcement des relations avec Moscou est crucial dans le contexte actuel, marqué par son isolement progressif dans la région du fait de l’émergence d’un bloc arabo-israélien soutenu par Washington. À quoi se conjuguent les difficultés propres aux pourparlers indirects sur le nucléaire aujourd’hui au point mort. Or, malgré une vision commune hostile à l’Occident, Téhéran et Moscou ne partagent pas systématiquement les mêmes intérêts : ils n’ont les mêmes relations ni avec Israël, ennemi juré de l’Iran, ni même avec les pays arabes du Golfe. Sur le plus court terme, ils se retrouvent en concurrence sur le marché des matières premières. Galvanisée par la hausse des prix du pétrole née de la guerre en Ukraine, la République islamique mise en grande partie sur l’appui du Kremlin pour obtenir des concessions américaines sur le dossier nucléaire. Sauf que l’explosion de la vente d’or noir russe à la Chine ces derniers mois a contribué à fortement réduire les exportations de brut iranien vers Pékin. Or, il s’agit, depuis la réimposition des sanctions US contre Téhéran en 2018, d’une source vitale de revenus. Malgré tout, les deux protagonistes ont toutefois tenu à afficher leur volonté de consolider leur coopération sur le long terme dans le secteur.

Inhabituel

Troisième acteur-clé du sommet, la Turquie, représentée par Erdogan. Aux yeux de Poutine, certainement pas un allié, tout juste un partenaire. Une scène illustre parfaitement le genre de relations qu’entretiennent les deux hommes. Mardi, le président russe est resté seul, debout, devant un parterre de journalistes, attendant impatiemment son homologue turc pour une rencontre en amont du sommet. Peu habitué à ce type de traitement qu’il inflige généralement à ses interlocuteurs, Poutine semble agité et multiplie les tics nerveux. Entre Ankara, d’une part, Moscou et Téhéran, de l’autre, les points de divergence sont autrement plus importants que ceux qui opposent la Russie à l’Iran. Car, malgré ses relations conflictuelles avec les capitales occidentales, Ankara fait partie de l’OTAN, ce qui, par définition, l’exclut du front anti-Washington. Les trois puissances partagent toutefois un même terrain de jeux : la Syrie, l’un des principaux sujets au menu des discussions mardi. Au cours du sommet, le chef d’État turc a réitéré sa détermination à poursuivre « prochainement » ses opérations militaires contre les combattants kurdes du YPG, une menace qu’il agite depuis plusieurs mois, mais qui déplaît fortement à ses deux partenaires. « Il doit être clair pour tous qu’il n’y a pas de place dans la région pour les mouvements terroristes séparatistes et leurs affidés. Nous poursuivrons prochainement notre lutte contre les organisations terroristes », a-t-il averti, en référence aux YPG. Mais face aux ambitions turques, Moscou et Téhéran tentent de jouer sur plusieurs tableaux, exprimant d’une part leur compréhension à l’égard des inquiétudes d’Erdogan ; désapprouvant de l’autre une nouvelle incursion dans le Nord syrien.

Dans un communiqué conjoint, Ankara, Moscou et Téhéran ont ainsi indiqué « rejeter les initiatives d’autodétermination illégitimes ». Un exercice qui paraît cependant formel. « Si l’on prend en compte les précédentes incursions turques en Syrie, ce sommet semble inhabituel, car, d’ordinaire, en amont de ces incursions, Erdogan rencontre Poutine en tête à tête et les deux hommes se mettent d’accord sur un échange de territoires en Syrie », commente Soner Cagaptay, spécialiste de la Turquie au sein du Washington Institute. « Il se pourrait que Poutine ait voulu cette fois-ci projeter Erdogan devant Raïssi afin d’envoyer le message que ce n’est pas lui qui s’oppose à l’incursion, mais Téhéran », précise le spécialiste, qui rappelle que l’Iran dispose de milices dans la localité de Tal al-Rifaat et que le guide suprême iranien craint qu’une nouvelle intervention turque ne déstabilise davantage la zone à son détriment. Pour Moscou, une nouvelle incursion d’Ankara en Syrie présente également des risques. Pleinement engagé sur le front ukrainien, il ne peut se permettre une escalade dans le Nord syrien qui pourrait nuire à ses intérêts. « La Russie n’est pas dans une bonne position en ce moment. Les réunions qu’elle tient actuellement montrent de la faiblesse et de la dépendance. Ainsi, malgré tous les démentis officiels, Moscou compte sur de possibles équipements d’Iran pour soutenir ses attaques sur le front en Ukraine », dit Ruslan Trad.

Téhéran assure que sa politique nucléaire reste « inchangée »

Téhéran a assuré mercredi qu’il n’y avait « aucun changement » dans sa politique nucléaire, après qu’un responsable iranien a souligné quelques jours plus tôt la capacité technique du pays à fabriquer une bombe atomique. « En ce qui concerne le sujet des armes de destruction massive, nous avons la fatwa » du guide suprême qui interdit la fabrication de telles armes, a déclaré aux journalistes le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Nasser Kanani. Cette fatwa est régulièrement citée par les autorités iraniennes comme une garantie des bonnes intentions de Téhéran. « Il semble qu’il n’y ait eu aucun changement dans l’opinion et la position de la République islamique », a ajouté M. Kanani. « Les capacités nucléaires de l’Iran sont importantes mais, comme il l’a mentionné à de nombreuses reprises, la technologie nucléaire iranienne est totalement pacifique et fait l’objet d’une surveillance continue de l’Agence internationale de l’énergie atomique ». Le porte-parole répondait à une question sur les déclarations faites dimanche par Kamal Kharrazi, le président du Conseil stratégique des relations internationales, qui dépend du ministère iranien des Affaires étrangères, confirmant que Téhéran avait « la capacité technique de fabriquer une bombe nucléaire ».


C’est une image qui en dit long sur la volonté des trois leaders de présenter au monde un front uni. L’un, Vladimir Poutine, arbore un sourire de gagnant ; l’autre, Recep Tayyip Erdogan, un rictus inquiet. Entre eux deux, un homme, Ebrahim Raïssi, qui les tient par la main, le visage serein. Prise au cours du sommet tripartite tenu mardi à Téhéran, la photo exhibe un fond couleur...

commentaires (6)

Touchant, trop mignons.

Je partage mon avis

18 h 31, le 24 juillet 2022

Tous les commentaires

Commentaires (6)

  • Touchant, trop mignons.

    Je partage mon avis

    18 h 31, le 24 juillet 2022

  • Depuis que le monde est monde on a jamais vu des dictateurs s’entendre ou devenir des alliés puisqu’ils sont par définition imbus de leur personne et ne veulent partager leur pouvoir avec personne, ni ami ni ennemi. Alors à d’autres.

    Sissi zayyat

    19 h 08, le 21 juillet 2022

  • Ainsi font, font font...

    Wlek Sanferlou

    13 h 05, le 21 juillet 2022

  • Ils ne sont Unis que pour la photo. Chacun est susceptible vis à vis des autres.

    Esber

    12 h 15, le 21 juillet 2022

  • Le monde entier est dirigé par des demons.

    Je partage mon avis

    09 h 28, le 21 juillet 2022

  • Le néo-tsariste main dans la main avec le néo-ottoman et le néo-safavide. Cette photo à elle seule dément le mythe d’un Poutine défenseur de la chrétienté. En vérité il n’est pas plus défenseur de la chrétienté que ne le sont les États-Unis ou Israël.

    Citoyen libanais

    07 h 58, le 21 juillet 2022

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