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Culture - Archives

Quand Louis Aragon visitait Baalbeck en 1974

Quand Louis Aragon visitait Baalbeck en 1974

« Le Fou d’Elsa » à Baalbeck en 1974. Photo archives du Festival international de Baalbeck

Durant l’été 1974, Louis Aragon –le « dernier des géants de notre temps, que j’admire plus que personne », comme l’écrit Jean d’Ormesson – était présent sous le soleil du Liban, à Baalbeck. C’était à l’occasion du spectacle qu’y donnait Alain Werner de son Fou d’Elsa, titre directement inspiré de l’histoire populaire arabe des amours contrariées de Leïla al-Amiriya et de son cousin le poète Qaïs ibn al-Moulawah, ce dernier devenu fou (majnoun) à force de répéter tel un derviche tourneur « La Ilah », confondu avec le nom divin, et ne reconnaissant plus l’objet physique d’une passion devenue mystique : sa terrestre « Leïla ». Cette histoire vraie, belle et à la fois terrible tout à la fois sur l’aveuglement au beau, a inspiré au cours des siècles nombre d’auteurs, entre autres notables : Nizami en Perse (XIIe), Ahmad Chawki en Égypte (XIXe-XXe), et évidemment William Shakespeare en Angleterre (XVIe-XVIIe).

Amenée devant le calife de l’époque, qui intrigué exigeait de regarder de près une femme inspirant pareil amour éperdu mystique, la bédouine Leïla ne sembla pas particulièrement attrayante, et le sultan en fut même déçu. À ce désenchantement, Qaïs donna l’explication sans faille à son maître : « Sire, vous n’avez pas mes yeux, qui eux seuls peuvent percevoir sa beauté éternelle et réelle, c’est que mon amour pour Leïla relève de l’infini. »

« Le Fou d’Elsa » à Baalbeck en 1974. Photo archives Festival International de Baalbeck

Quel plus bel hommage pouvait rendre Louis Aragon à la poésie arabe, à Baalbeck, à Elsa, à la femme, et bien entendu à l’amour fou, que d’accepter d’y faire représenter son interprétation personnelle de l’histoire de majnoun, qui a si bien défié le temps, puisque Aragon lui-même hissa également très concrètement son épouse Elsa au rang d’étoile suprême ? Nous verrons, dans l’extrait choisi, que loin de célébrer une entité purement métaphysique, Aragon rendait hommage aux êtres féminins terrestres que nous frôlons peut-être au quotidien, qui sans même le savoir peuvent être néanmoins de modestes mais vraies admirables héroïnes.

À l’occasion de la quarantième année de la disparition de Louis Aragon, qui fut l’un des trois pères fondateurs essentiels du mouvement surréaliste (André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault), la belle revue Faites entrer l’infini, fondée par le chanteur Jean Ferrat et la Société des amis du poète, a publié dans son numéro 72 et dans son intégralité l’entretien que Fady Stephan avait eu avec l’auteur du Fou d’Elsa, en juillet 1974 à l’hôtel Palmyra de Baalbeck, où Aragon était venu assister en personne au spectacle de son œuvre.

Pour mémoire

Oum Kalsoum, Baalbeck, et le nirvana de six longues nuits d’été

Ayant gravi, à l’entracte la nuit du 17 juillet 1974, les marches du temple de Bacchus superbement éclairé, Fady Stephan obtint sans difficulté d’Aragon, pour le samedi 20 juillet midi à l’hôtel Palmyra, une entrevue de plus d’une heure, qui a porté principalement sur les mouvements dadaïste, surréaliste et de la littérature contemporaine, trois sources d’inspiration essentielles dont Aragon lui-même procédait. La rencontre porta principalement sur ladite « nouvelle critique », mais tout aussi bien sur Elsa.

La revue reproduit, en une dizaine de pages agrémentées de suggestives photos du site exceptionnel du festival, l’architecture grandiose et la grâce de la chorégraphie. Elles ont été aimablement offertes par le comité du Festival international de Baalbeck. La revue porte en couverture, aussi bien le nom de Fady Stephan que celui de l’écrivaine grecque Melpo Axioti (1905-1973), qui écrivit en démotique et en français, du compositeur Serge Nigg (1924-2008), un des premiers de sa discipline à plonger dans l’aventure de la musique dodécaphonique, enfin du poète et dramaturge Jean-Pierre Siméon, l’actuel directeur de la collection Poésie chez Gallimard. Elle s’obtient auprès de la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, au 23, allée Paul Langevin. 78210 Saint-Cyr-l’École. Yvelines. Île-de-France.

Portrait de Louis Aragon. Bibliothèque nationale de France Wikicommons

Extraits : Mystère d’Elsa

F. S. – Pourrions-nous parler d’une personne qui vous était chère, que vous nous avez fait aimer dans vos poèmes et vos romans ? Elsa a suscité des jalousies. On ne comprenait pas que vous vouliez imposer à l’univers votre passion pour elle. « Elsa » de la poésie est-elle une femme particulière : Elsa Triolet, ou porte-t-elle le mythe de la femme ?

A. – C’était ma femme… Nous avons vécu 42 ans ensemble. J’ai souffert ce dont elle a souffert, et contre les gens, pour des raisons simples : elle était russe, soviétique. Elle n’était pas membre du parti, elle n’a jamais été communiste. Alors on m’a reproché de ne pas, moi communiste, avoir convaincu ma femme d’entrer dans le parti. Je ne l’ai pas convaincue, bon. Ce qu’on peut être absurde sur ce genre de sujet ! Mais il y a une chose certaine, elle a été extrêmement persécutée en France à cette période par l’hostilité envers les étrangers, surtout avant notre mariage. Nous ne nous sommes en effet pas mariés très vite. Avant que nous soyons ensemble, elle avait épousé un premier Français qui s’appelait Monsieur Triolet. C’est de là qu’elle a porté ce nom qu’elle a gardé pour écrire, mais elle n’a commencé à écrire en français qu’en 1938. Elle a donc eu dix-huit ans de vie en France, dix avec moi, mais huit avant. Et elle avait tout le temps la police qui venait l’embêter. Les gens ne voulaient pas la prendre au sérieux, et j’ai ressenti cela très violemment. Et devant la saleté des gens, j’ai pris ce ton pour parler d’elle. J’ai détourné d’elle le tonnerre sur moi : parce que, oui, c’est un fait, j’étais le personnage ridicule qui écrit des poèmes pour sa femme. C’est une chose absolument grotesque !…

F. S. – Incroyable… les gens…

A. – C’est incroyable, mais déjà arrivé à quelques-uns. Vous savez que c’est des histoires. Pour moi c’est encore pire, parce que finalement nous avons vécu onze ans sans être mariés ! (Ému) mais au bout de onze ans, Elsa m’a dit qu’on devrait se marier. Je lui disais toujours : « Il faut le faire, ce serait plus simple, non ? » mais elle ne le voulait pas, parce qu’il fallait se lever le matin pour aller chez un avoué qui avait fait un divorce avant et qui voulait seulement recevoir les gens à onze heures du matin. Elle me disait : « Non ! Je n’irai pas à neuf heures du matin chez ce monsieur ! Tant pis ! On n’a pas besoin de se marier ! »

Mais en octobre 1938, quand il y a eu Munich… Elsa a été persuadée que la guerre allait éclater et elle a dit : « Dans ces conditions, il faut se marier. » Et elle s’est levée avant neuf heures du matin, et nous avons tout fait. Il fallait prononcer le divorce, le divorce n’était pas difficile : Monsieur Triolet ne faisait aucune difficulté. C’était quelqu’un avec qui nous étions très bien, mais lui voulait en général qu’elle ne divorce pas, simplement pour une raison, c’est que, comme c’était un homme assez coureur, quand il avait une histoire avec une femme et que cette femme voulait qu’il l’épouse, il disait : « Je ne peux pas, parce que je suis marié et ma femme me refuse le divorce » (il rit). Mais là il n’a pas fait d’histoires. Nous nous sommes mariés à la fin de février 1939, quelques mois donc avant la guerre, parce qu’elle disait : « Si la guerre vient, je ne pourrais même pas aller te porter des paquets en prison ! » La vie était comme ça, elle était pour nous de cet ordre-là. Nous avons vécu dans des conditions de persécution que les gens ne se représentent pas.

F. S. – J’ai lu quelque part qu’Elsa avait écrit un roman avec diverses encres de couleurs. Est-il paru ?

A. – Avec des encres de couleurs ?

F. S. – C’est peut-être un mythe de journaliste !

A. – (Riant) vous savez, c’est très étrange : il est arrivé à Elsa de changer ses personnages, et là où il y avait un homme par exemple de mettre une femme, ou le contraire, mais elle n’a pas changé de stylo !

Durant l’été 1974, Louis Aragon –le « dernier des géants de notre temps, que j’admire plus que personne », comme l’écrit Jean d’Ormesson – était présent sous le soleil du Liban, à Baalbeck. C’était à l’occasion du spectacle qu’y donnait Alain Werner de son Fou d’Elsa, titre directement inspiré de l’histoire populaire arabe des amours contrariées de Leïla al-Amiriya et de son cousin le poète Qaïs ibn al-Moulawah, ce dernier devenu fou (majnoun) à force de répéter tel un derviche tourneur « La Ilah », confondu avec le nom divin, et ne reconnaissant plus l’objet physique d’une passion devenue mystique : sa terrestre « Leïla ». Cette histoire vraie, belle et à la fois terrible tout à la fois sur l’aveuglement au beau, a inspiré au cours des siècles...
commentaires (3)

"Blanche ou l'oubli" est un grand livre.

Charles Fayad

16 h 32, le 18 juillet 2022

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Commentaires (3)

  • "Blanche ou l'oubli" est un grand livre.

    Charles Fayad

    16 h 32, le 18 juillet 2022

  • "...titre directement inspiré de l’histoire populaire arabe des amours contrariées de Leïla al-Amiriya et de son cousin le poète Qaïs al-Moulawah, ce dernier devenu fou (majnoun) ..." C'est plutôt Qaïs ibn al-Moulawah. Ce genre de fautes n'est pas permis dans un journal libanais...

    Georges MELKI

    12 h 11, le 18 juillet 2022

    • Bonjour, Merci pour votre commentaire, l'erreur a bien été corrigée. Bien cordialement

      L'Orient-Le Jour

      12 h 27, le 18 juillet 2022

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