Nabil Wakim aborde de manière frontale la relation ambivalente de la France avec la langue arabe, ce qui donne lieu à une enquête approfondie et documentée sur les raisons de ce désamour. ©Audrey Cerdan pour le Seuil
La scène liminaire de L’arabe pour tous a lieu dans un train pour
Brive-la-Gaillarde (ça ne s’invente pas). À peine installé, le narrateur repère que ses plus proches voisins sont un couple de Libanais à la retraite, et de se lancer dans une analyse des indices identitaires de part et d’autre. Le mari finit par briser la glace en lui confiant qu’il l’a reconnu car il y a du sumac dans sa salade. Instantanément, « lui et sa femme me parlent comme si j’étais leur lointain petit-neveu », constate l’auteur, pour qui ce type de situation renvoie à son incapacité à communiquer en arabe. Avec humour, il suggère à son lecteur comment « faire libanais » et « avoir l’air faussement bien intégré dans une conversation » : utiliser des béquilles de langage comme yaani ou sahih par exemple. D’autres souvenirs cristallisent cette angoisse linguistique de ne pas pouvoir s’exprimer en arabe : à l’aéroport, au moment où il doit sortir le « mystérieux papier froissé » et où, « pendant des années, chaque voyage commençait par ce grand moment de honte ». Cette angoisse est renforcée par les sermons de l’entourage, assez universels à l’égard des enfants des expatriés qui ne cochent pas toutes les cases pour légitimer leur identité. « Pourquoi tu ne parles pas arabe ? C’est ta langue, il faut en être fier. L’arabe est une langue difficile, le français ou l’anglais, c’est de la rigolade, mais l’arabe, c’est différent. C’est une langue importante », martèle téta Zeïné à l’enfant qu’était Nabil Wakim. « Le vocabulaire que je comprends le mieux en arabe, c’est celui qui consiste à m’expliquer que je devrais avoir honte de ne pas parler l’arabe », poursuit le journaliste, qui se demande dans son livre où est passée la langue de sa petite enfance, qu’il a parlée jusqu’à ses quatre ans, au moment où ses parents ont quitté le Liban pour la France. Depuis, « je suis analphabète dans ma langue maternelle », constate-t-il, analysant la relation opaque qu’il entretient avec une langue qui est présente en lui, mais qui ne sort pas de sa gorge. « Impossible de parler l’arabe, impossible de ne pas le parler », assène celui qui a tenté de prendre des cours à plusieurs reprises, sans succès, alors qu’il est trilingue.
Le texte se lit alors comme une enquête, sur un plan personnel et intime, mais aussi dans une dimension plus générale. Qu’est-ce qui fait que l’on est en mesure de parler une langue ? L’auteur a recours à des analyses factuelles et scientifiques de psychologues et de linguistes qui décortiquent l’articulation entre vocables, syntaxe et schémas mentaux. Au fil de cette réflexion en arborescence, se dessine la question de la transmission familiale et ce qu’on en fait. Enfin, Nabil Wakim aborde de manière frontale la relation ambivalente de la France avec la langue arabe, ce qui donne lieu à une enquête approfondie et documentée sur les raisons de ce désamour. L’auteur a interrogé de nombreux Français d’origine arabe dont certains parlent de cette question publiquement pour la première fois, comme Najat Vallaud-Belkacem, Karim Rassouli, Camélia Jordana ou Myriam el-Khomri. Différentes hypothèses sont envisagées, historiques, culturelles, sociales, politiques, pour finalement encourager le développement de l’enseignement de la langue arabe dans les écoles en France, n’en déplaise à certains. Nabil Wakim avance d’ailleurs une explication particulièrement percutante de cette frilosité française. « La France est un pays qui a un rapport très profond avec la langue française, qui est un des ciments de sa nation telle qu’elle a été conçue depuis la Révolution. Contrairement à d’autres pays, c’est la seule langue légale sur le plan juridique et la seule jugée légitime pour s’exprimer dans le pays, ce qui est évident quand on étudie le déclin des langues régionales. L’idée que d’autres langues puissent se faire une place est difficile à avancer. »
Le tour de force de l’auteur de L’arabe pour tous est de montrer comment la langue arabe a structuré ce qu’il est, même s’il ne la parle pas. Au-delà de sa dimension pragmatique, elle apparaît comme un espace de construction mentale pour l’auteur, ce qu’il revendique avec une certaine fierté.

« Qui suis-je quand je parle arabe ? »
L’arabe pour tous propose une approche intéressante en établissant des parallèles entre différentes diasporas en France. « J’ai été moi-même surpris de constater à quel point on a pu vivre des situations similaires, notamment avec l’ancienne ministre du Travail Myriam el- Khomri. Après les retours de nombreux lecteurs, j’ai constaté que ces histoires identitaires, gastronomiques, linguistiques avaient une dimension universelle. Ce qui est commun, en France en particulier, c’est la manière dont on est perçu, notamment pour les immigrés venus des pays arabes : les stéréotypes sont les mêmes pour tous », constate l’auteur, qui considère que la honte de ne pas parler sa langue d’origine est très répandue, même si elle est renforcée dans les familles arabophones. « Ce doit être lié au fait qu’il y a un arabe classique et des dialectes, ce qui crée une certaine distance. De plus, dans beaucoup de familles libanaises, on vous parle en français quand vous arrivez, ou alors on mélange les langues, d’où un rapport un peu différent avec l’arabe lui-même », poursuit celui qui a commencé à écrire L’arabe pour tous afin de tenter de retrouver cette langue qu’il a perdue au cours de son enfance. « Pour la reconquérir, il faut qu’il y ait un désir de créer une situation qui encourage à la réapprendre. Dans mon histoire personnelle, il y a eu une volonté inconsciente de mettre de côté cette langue, pour peut-être appartenir à une autre communauté, ou en tout cas envoyer des signaux un peu différents. Pour moi, le rapport à l’arabe est très intime parce que c’est la langue de la maison, de la nourriture, des sentiments, et c’est aussi peut-être pour cela que c’est difficile pour moi qu’elle devienne la langue de la politique ou du réchauffement climatique. Comme si cette langue était confinée dans l’espace domestique et que j’avais du mal à l’en faire sortir », constate Nabil Wakim, selon qui on n’est pas vraiment la même personne en fonction de la langue dans laquelle on s’exprime.
« En arabe, il y a aussi cette difficulté de me projeter, car je parle un arabe un peu cassé, comme un enfant, j’ai du mal à trouver ma place et mon identité dans cette langue. Qui suis-je quand je parle arabe ? » s’interroge l’auteur, dont l’ouvrage est une invitation à envisager les questions d’identité d’une manière plus subtile et plus proche de ce que nous sommes. « Dans la société française, on a tendance à identifier les gens en fonction de ce qu’ils dégagent visuellement, parfois selon leur manière de s’exprimer ou de s’habiller. Or la réalité est beaucoup plus complexe, et j’ai très envie d’être libanais, même si je parle mal l’arabe ; mes enfants auront un lien avec le Liban et cette histoire se traduira par des éléments que je n’envisage même pas aujourd’hui. L’immigration est un monde de représentations. De mes étés d’adolescent au Liban, je me souviens d’une sorte de théâtre que jouent ceux qui sont au Liban et ceux qui reviennent pour l’été, d’une chorégraphie, avec un certain nombre de rituels auxquels il fallait souscrire. Aller voir les oncles et tantes, boire du sirop à l’eau de rose, aller à Mar Charbel, même si personne n’avait envie d’y aller… » dépeint l’écrivain. « C’était comme si le moment du retour, l’été, était une forme de tribut qu’on paye, un remboursement de la dette du fait d’être parti », avance Nabil Wakim. La pirouette finale de l’ouvrage ne sera pas dévoilée ; elle propose une carte postale arabe bigarrée, autour d’une dictée jubilatoire, où une épiphanie linguistique semble réconcilier l’écrivain et sa langue engloutie. Alors que la valse des retours au Liban est lancée pour les vacances, certains estivants se reconnaîtront dans les souvenirs adolescents de Nabil Wakim. « À cette époque, rien n’est plus ennuyeux pour moi que les vacances au Liban. » Il évoque sa hantise de « subir les conversations en arabe de lointains membres de (sa) famille qui tenaient absolument à (lui) faire boire de grandes quantités de sirop de rose ». Sa solution de l’époque : lire l’intégralité des Rougon-Macquart. Une piste à explorer.


La France soutient un cessez-le-feu, se « tient à disposition », déclare Macron
c'est vrai que l'article est vraiment décousu:) J'ai l'intuition que le livre ne l'est pas du tout!
22 h 55, le 15 juillet 2022