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Cette routine du désastre

Paru en 2020 chez Actes Sud/L’Orient des Livres, Beyrouth 2020, Journal d’un effondrement de Charif Majdalani (Prix spécial du jury Femina 2020) vient d’être réédité en poche chez « Babel » (Actes Sud), avec une partie supplémentaire inédite intitulée « Cette routine du désastre. Beyrouth, été 2021, jounal intermittent ». L’Orient littéraire en publie des extraits.

Cette routine du désastre

D.R.

7 juillet

D’un seul coup, la chose revient : touche légère, fluide, fugace, logeant discrètement quelque part dans l’espace et qui soudain, comme débusquée, se met à jouer, fait signe, disparaît quand j’y fais attention, puis revient, s’installe enfin pour bien indiquer que ce n’était pas un mirage. Je comprends alors que ça y est, je recommence à saisir les parfums, et là, en l’occurrence celui de la fleur de jasmin. Je suis si heureux, si reconnaissant, que je n’ose trop respirer, comme si je pouvais être puni et que le parfum me soit à nouveau confisqué. Mais non, il est bien là, subtil et délicat, et c’est le monde entier qui m’est restitué avec lui. À nouveau je perçois, et comme à chaque fois, ce que représente l’amputation pernicieuse de l’odorat et du goût, qui prive les choses de leur rondeur, de leur relief, de leur consistance. C’est comme si des pans entiers du réel demeuraient dans l’ombre, à portée de main, de narine, de papille, mais toujours s’échappant, frustrants, inatteignables, à l’instar d’un dessin sur lequel on n’a pas encore porté les couleurs et qui semble pour cela transparent. Jusqu’au jour où vous décidez de prendre de la cortisone, un peu, quelques grammes, parce que cela n’a rien à voir avec le Covid, c’est une rhinite chronique qui vous prive des sens olfactif et gustatif. Et voilà que, le surlendemain de la première dose, la palette des fines sensations, les merveilles subtiles font leur première apparition, comme ce parfum de jasmin ce matin, au moment où je franchissais le portail du jardin et qui m’a comme interpellé avant de se cacher puis de revenir et de s’installer en moi et hors de moi en même temps, pour me relier à nouveau au monde. Aujourd’hui, j’ai goûté à un chocolat à la menthe poivrée, j’ai goûté à une pêche de vigne. J’ai senti le jasmin du jardin et le gardénia de la terrasse. Mais aussi la violente et industrielle odeur de mazout que dégageait la pompe du camion-citerne qui envoyait l’eau sur le toit de l’immeuble d’à côté et l’effroyable et aigre odeur d’ordures, comme celle d’une étable jamais nettoyée, qui plane parfois sur la ville, en fonction de la direction du vent.

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Je ne peux m’empêcher de penser que cette odeur est celle du cadavre près duquel nous vivons, le cadavre de l’État, et d’un pays mort – en tout cas dans la forme que nous lui avons connue.

9 juillet

La connexion internet est de plus en plus mauvaise. Il arrive parfois que, pendant une heure ou deux, il n’y ait quasiment plus de réseau. Ogéro, la compagnie qui gère les télécommunications, a annoncé qu’elle ne pouvait plus assurer l’alimentation de ses centrales de l’Akkar et du Chouf, faute de fuel.

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Les artistes, les stylistes, les designers, les cinéastes, les médecins, les psychologues, les radiologues s’en vont par centaines. Ceux qui n’ont aucune qualification essayent aussi de partir.

Pour obtenir un nouveau passeport, il faut paraît-il attendre parfois jusqu’à quinze heures dans les administrations qui travaillent à peine, faute de courant, ou parce qu’il n’y a plus de papier pour les formulaires, ni pour imprimer les documents officiels. Et aussi parce que les fonctionnaires ne viennent plus, ils n’ont plus d’essence pour cela, ou bien parce qu’ils estiment que leur salaire ne vaut plus la peine de se déplacer.

Le ministre de l’Intérieur alerte sur le nombre croissant de désertions dans la police.

12 juillet

Ce matin, assis sur la terrasse en train d’essayer de répondre par écrit à une interview et regardant discrètement mon fils, à son insu parce qu’il n’aime pas que je le lorgne ainsi, l’air songeur, je me suis demandé quel avenir il pouvait avoir dans ce pays sur lequel m’interrogeait la journaliste, et si même il y en avait un pour eux, lui et sa sœur, ici. Avec l’effondrement économique, mais aussi la ruine politique du Liban, sa défiguration non seulement écologique mais structurelle, avec la montée en puissance de forces politiques obscures, mafieuses, rétrogrades, et l’impasse d’un système entièrement miné de l’intérieur, on se demande tous les jours quel héritage nous laissons à nos enfants.

17 juillet

Je n’ai cessé d’écrire que la crise, qui a mis un terme aux trente années de la Deuxième République libanaise – elle-même née à l’issue de quinze années de guerre civile –, était le résultat de la formidable mainmise de la caste politique sur l’État et ses rouages, de sa corruption gigantesque. Mais cette immense opération de banditisme, accompagnée par la non moins gigantesque escroquerie que s’est avéré être le système bancaire, n’ont été à la vérité que le prolongement et la conséquence fatale de cette guerre civile, puisque ceux qui ont gouverné pendant les trente années qui ont suivi le conflit sont les chefs de milices eux-mêmes – qui n’ont fait que muter en politiciens. Ils ont porté avec eux au pouvoir leur clientèle, les membres de leurs états-majors, et ont reconduit, d’abord avec l’appui de l’occupant syrien, puis seuls et sous la protection du Hezbollah, le même type de comportement que durant la guerre, un comportement mafieux, communautaire, dans le seul but de s’enrichir et d’acquérir davantage de pouvoir. Ils n’avaient aucun projet, aucune ambition de reconstruire réellement un pays, de retenir les leçons des déficiences de la Première République pour en bâtir une meilleure.

Le désastre que nous vivons aujourd’hui trouve sa lointaine origine dans la guerre civile, dont on peut dire qu’elle ne s’est pas achevée avec la fin des combats, mais qu’elle s’achèvera avec la fin même du Liban. En un certain sens, les hommes qui ont contribué à détruire le pays pendant le conflit n’en auront eu définitivement raison qu’au bout des trente ans de paix.

23 août

Le gardien de notre immeuble et sa femme ont demandé à me parler. Ils se sont installés dans notre salon, mal à l’aise, et ont fini par me faire part de leurs angoisses. Ils subissent les contrecoups de la crise depuis le début, sans trop se plaindre. Mais cela devient intenable. L’existence est devenue excessivement chère comparée à ce qu’ils touchent mensuellement et ils pensent repartir dans leur pays, au Sri Lanka. Le problème, c’est que leur projet de vie consistait à travailler dur ici pour acheter chez eux, au sud de Colombo, un petit terrain afin d’y construire une maison pour leurs enfants qu’ils ont laissés là-bas et pour s’assurer un toit sous lequel passer leurs vieux jours. Pour cela, ils se sont endettés auprès d’une banque du Sri Lanka, mais depuis un an, ils ne parviennent plus à payer la toute petite traite de cent dollars mensuels. C’est devenu l’équivalent de leur salaire, et cela ne leur suffit même plus pour leur quotidien. Leur angoisse est donc de devoir revendre ce terrain, et que tous leurs efforts pendant les dix dernières années aient été vains. Ce drame est semblable à celui de milliers d’autres travailleurs immigrés, aides ménagères, gardiens, jardiniers pris au piège de la crise libanaise. On a du mal à se rendre compte que l’effondrement du Liban pose d’inextricables difficultés à des familles installées à l’autre bout du monde, au sud de Colombo, à Dacca, Katmandou ou dans les environs d’Addis-Abeba.

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La litanie continue, désespérante : l’hôpital public de Beyrouth a annoncé n’avoir plus que pour quatre jours de fuel. Le syndicat des minotiers avertit que les moulins ne pourront bientôt plus fonctionner. La société des Eaux de Beyrouth et du Mont-Liban prévient qu’elle va commencer un rationnement drastique de la distribution d’eau.

27 août

Cette routine du désastre, cette sensation d’avoir tout intériorisé et de vivre dans le spectacle de la décomposition, dans la sensation de notre propre érosion interne, épuisante, et qui finit elle-même par se normaliser.

3 septembre

Je suis allé à pied chercher ma fille qui passait la soirée avec une amie dans un des pubs de la rue Badaro. Il fait trop sombre et les rues sont trop désertes pour qu’on la laisse rentrer seule. En revenant, nous sommes passés devant les bars animés et éclairés, mais dont les premières tables sur le trottoir semblaient installées au bord des ténèbres, tant la coupure est nette entre la lumière des cafés et le noir épais de la rue. Quand une voiture passe, ses phares projettent pendant quelques secondes un bal d’ombres gigantesques et de formes fantomatiques de tous côtés sur les façades. Au bord de l’avenue Sami el-Solh, j’ai indiqué à Saria le ciel, dont la pureté et le scintillement étaient dus à l’obscurité de la ville, comme si nous étions à la campagne. Elle a sorti son téléphone et nous avons cherché à identifier les constellations grâce à une application qui permet de les voir se dessiner sur l’écran de l’appareil dressé vers le cosmos. En traversant l’avenue déserte, nous avons croisé deux individus singuliers et inquiétants, l’un très grand et l’autre plus petit, trapu, boitant légèrement et tenant un bâton à la main, comme un berger. Ils sont passés sans nous regarder, comme s’ils étaient absorbés par quelque chose en eux. Et ma fille a eu la même bizarre impression que moi, à savoir que ces deux-là n’étaient pas à leur place ici, que nous avions peut-être croisé deux personnages d’une autre dimension, sortis d’un conte ou d’une projection des terreurs et des féeries de la nuit profonde.

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Hier, sur la même avenue, vers midi, j’ai vu arriver une mobylette comme il y en a des milliers en ville désormais. Son conducteur avait son casque non sur la tête mais accroché au guidon. Alors qu’il arrivait vers moi, le casque a lâché et s’est mis à rouler aussi, dans la même direction, parallèlement à son propriétaire comme un petit chien joyeux, brinquebalant sur le macadam, mais si vite qu’il semblait faire la course à côté du motard et l’a même doublé au moment où ils passaient tous les deux devant moi.

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Il y a quelques jours, une benne à ordures municipale roulait seule, dans une rue en pente. Courtoise, prévenante dans sa course, après une série d’étranges loopings, évitant les voitures garées, elle est allée heurter le bord d’un trottoir avant de se renverser, sans avoir rien abîmé.

Beyrouth 2020, Journal d’un effondrement de Charif Majdalani, « Babel », Actes Sud, 2022, 208 p.


7 juillet D’un seul coup, la chose revient : touche légère, fluide, fugace, logeant discrètement quelque part dans l’espace et qui soudain, comme débusquée, se met à jouer, fait signe, disparaît quand j’y fais attention, puis revient, s’installe enfin pour bien indiquer que ce n’était pas un mirage. Je comprends alors que ça y est, je recommence à saisir les parfums, et...

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