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Culture - Lecture

Marc Alyn en son centre de gravité

On le sait, ce n’est pas très postmoderne de parler de Dieu. Mais ça l’est de lire entre les lignes.

Marc Alyn en son centre de gravité

Photo d’archives du poète français Marc Alyn. Photo DR

« J’entends bruire un seul grand débat (…) C’est un débat sur Dieu », dit Jean Guitton, dans son Testament philosophique. À lire Marc Alyn, on ne peut s’empêcher de lui donner raison. Un seul grand sujet le tourmente : Dieu. Il est en tout cas omniprésent dans son récent recueil, L’État naissant, une espèce de longue épitaphe à une apocalypse en cours écrite dans les années 90, à laquelle les éditions PHI accordent une seconde chance, dans un très pratique format de poche.

« Au seuil de l’autre monde/ Les réponses questionnent/ On croit entendre Dieu/ Opérer à cœur ouvert (…) ». D’emblée, Marc Alyn annonce la couleur. Et certes, n’ayant pas toutes les réponses, l’être humain devrait avoir la décence de poser les bonnes questions. Bon, on le sait, on le rabâche, ce n’est pas très postmoderne de parler de Dieu. Mais ça reste très postmoderne de lire entre les lignes. Certains appellent ça herméneutique. Et à lire entre les lignes L’État naissant, malgré pas mal de phrases iconoclastes, on entend surtout « la création gémir, en travail d’enfantement », comme dit Saint Paul dans le célèbre 8e chapitre de l’épître aux Romains. Et parfois, l’on entend même non pas de doux gémissements, mais des clameurs, des grognements, des vociférations.

Et c’est tout à fait normal, tout à fait naturel, de gémir intérieurement « dans l’attente de la rédemption de notre corps » (St Paul), sachant que la mort nous attend au tournant ; « la mort qui nous attend dès le premier soupir » dit Marc Alyn, quelle que soit la durée de l’existence.

L’État naissant est la confession d’un enfant du siècle déchiré entre une éducation catholique traditionnelle dans un pensionnat, et à contre-courant de la religiosité officielle, la vie d’un jeune homme à la recherche de sa propre et haute « lignée » dans l’attente d’une délivrance qui le hante.

Marc Alyn et la poète et essayiste Nohad Salameh. DR

« Je n’ai rien oublié »

Voilà comment il se raconte dans l’un des passages les moins cryptés de son recueil :

« La maison de mon père était bâtie de livres/ qui dialoguaient avec le ciel/ (…) Je n’ai rien oublié : les feuilles du tilleul mêlant leur élégie à la respiration des phrases endormies/ les escaliers craquant sous les pas des fantômes/ aux yeux blancs ravivés d’un reste de rire/ la lune rousse, la lune noire, l’ombre ardente (…) le givre collant son museau cruel à la vitre /(…) Déjà je pressentais qu’il faudrait désapprendre le faux savoir à relents de réfectoire et d’encrier/ que les mages à barbe de cendre et de tabac/ sans penser dispensaient/ afin de tout réinventer jusqu’à la seconde précédant la création de Dieu par lui-même/ (…) les pupitres, le tableau noir, le dortoir, les aigres cuisines cadenassaient l’horizon/ tandis que les cafards rognaient de leurs cantiques/ le profil d’une divinité laissée pour morte/ au fond de sa statue/ (…) profitant de l’apesanteur des siestes/ sous le soleil opiacé des dortoirs/ je liais des romans à voiles/ que gonflaient la respiration du grand large/ (…) Et mes corps à venir attendaient que je naisse/ C’était le temps de l’adolescence où la peau exigeaient sa part de blasphème./ (…) Le parfum de la Femme encensait l’univers. »

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Sur le chemin ascendant de la quête de sens et l’individuation, Marc Alyn va faire quelques rencontres intéressantes : le succès poétique et mondain d’abord. Il est Prix Max Jacob à vingt ans. Mobilisé en Algérie dès 1957, il collabore, après son retour, à Arts et spectacles, La table ronde et au Figaro littéraire, publiant parallèlement un essai sur Mauriac et un roman, Le déplacement. Fondateur, en 1966, de la collection Poésie/Flammarion qu’il dirige jusqu’en 1970, il y révèle notamment Lorand Gaspar, Bernard Noël, Pierre Dalle Nogare et Andrée Chedid. Vous avez bien lu : Andrée Chédid. Notre Andrée Chédid. Ses propres recueils Nuit majeure et Infini au-delà obtiennent respectivement le prix international Camille-Engelmann et le prix Guillaume-Apollinaire 1973. En 1994, lui est décerné, pour l’ensemble de son œuvre, le Grand Prix de poésie de la société des gens de lettres.

La quête de sens

Mais sa quête de sens le taraude, l’accable, le vide, l’excorie. Il se retire dans un mas, à Uzès (Gard), fuyant le succès facile et le parisianisme littéraire. Il voyage. Les vagues du destin pousseront son esquif vers nos côtes. À Byblos, il connaîtra une « minute magique » dont jaillira la trilogie poétique Les alphabets du feu. Et toujours cette faim qui le taraude. Confronté à de lourds problèmes de santé (un cancer du larynx, qui le prive durant plusieurs années de l’usage de la parole), il n’en poursuit pas moins son œuvre, qu’il élargit et renouvelle. Lors de son premier séjour à Beyrouth (1972), il fait la connaissance de Nohad Salameh, la poétesse libanaise francophone. Il épousera « sa » Nadja des années plus tard à Paris (1990).

Mais son époque le rejoint. La tempête métaphysique fait rage, et Jésus dort sur le coussin arrière de la barque. Devant les yeux du poète défilent « des peuples absents, veufs du surnaturel », le peu de sacré qu’il reste s’étant « réfugié dans les poèmes ».

Marc Alyn le dira lui-même : « La nuit nous épiait à travers le judas/ en nos étroites cages/ le visage bleui par la télévision. Allumettes brûlées au sein du cendrier/ espaces clos superposés aux corniches du Troisième millénaire/ cernés par la menace du sida, du cancer, des dealers dans l’ascenseur/ tous anonymes, seuls et ne sachant que faire/ de cette soif d’infini étrange au fond de l’être/ cherchant désespérément un peu d’air/ entre l’enfer de soi et l’assommoir du somnifère/ pendant que sur l’écran la guerre déployait/ le tapis rouge de ses bombes/ sur des sépultures surpeuplées. »

« Le printemps de la mort »

Pour le poète, l’époque est celle du « printemps de la mort » – à moins que ça n’en soit l’automne –, et « les rues regorgent d’êtres qui n’ont jamais vécu/ et prennent néanmoins la mort en marche, ainsi qu’un autobus/ pour des odyssées sans issues vers d’abstraites Sibérie et de scabreuses Babylone ».

Dans le bréviaire de l’athéisme trône cette phrase d’Henri de Lubac : « L’homme peut vivre à l’intérieur de sa vie terrestre, sans éprouver le besoin de faire de Dieu un chaînon de sa maîtrise sur le monde. » Mais il en faut tellement plus, au cœur humain, que la maîtrise sur le monde. « L’absolu s’exprime, en creux, par son défaut », dit Marc Alyn. Et la soif de l’infini, de l’absolu, seul Dieu l’étanche. En Dieu seul se trouve le centre de gravité perdu, là où toutes les gravitations ascendantes et descendantes s’équilibrent et exhalent leur parfum.

Parallèlement à Marc Alyn, Nohad Salameh publie aux éditions L’Atelier du Grand Tetras Baalbeck les demeures sacrificielles. Née à Baalbeck d’un père poète et journaliste, établie à Paris en 1989, Nohad Salameh a publié une quinzaine d’ouvrages, poèmes et prose qui en font l’une des voix les plus présentes de la francophonie. Dans son ouvrage, elle prête une âme aux dieux et déesses du panthéon romain et à « leur appel pathétique qui semble promettre des heures de féroce félicité ».

« J’entends bruire un seul grand débat (…) C’est un débat sur Dieu », dit Jean Guitton, dans son Testament philosophique. À lire Marc Alyn, on ne peut s’empêcher de lui donner raison. Un seul grand sujet le tourmente : Dieu. Il est en tout cas omniprésent dans son récent recueil, L’État naissant, une espèce de longue épitaphe à une apocalypse en cours écrite dans les années 90, à laquelle les éditions PHI accordent une seconde chance, dans un très pratique format de poche. « Au seuil de l’autre monde/ Les réponses questionnent/ On croit entendre Dieu/ Opérer à cœur ouvert (…) ». D’emblée, Marc Alyn annonce la couleur. Et certes, n’ayant pas toutes les réponses, l’être humain devrait avoir la décence de poser les bonnes questions. Bon, on le sait, on le rabâche, ce...
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