Vue d’une partie de l’exposition Black Dolls. Photo Glenn Castellano tirée du site officiel New York Historical Society
En clôture du mois de février célébrant chaque année la culture noire, le musée de la New York Historical Association a lancé une spectaculaire exposition intitulée Black Dolls qui se tiendra jusqu’au 5 juin prochain. Toutes ces poupées noires, très touchantes, donnent envie de les prendre dans les bras, et de les consoler. Mais elles ne sont pas là uniquement pour cela, car elles ont des choses plus importantes à raconter. Selon un communiqué du musée, elles évoquent une histoire de jeu et de résistance contre le racisme à travers 200 représentations illustrant leur existence. Dans cette exposition, les visiteurs découvrent plus de 120 poupées en tissus entièrement faites à la main, entre 1850 et 1945, ainsi qu’à une centaine d’objets liés à leur naissance et leur existence : divers outils de couture, des échantillons de tissus et des photographies. Ces photos montrent des enfants blancs jouant souvent sous la surveillance de leur gouvernante noire avec des poupées noires.
Représentation de la maîtresse de maison Harriet Jacobs (1813-1897). Photo Glen Castellano tirée du site officiel New York Historical Society
Des broderies d’émotions
« Les enfants blancs qui ont grandi au XIXe siècle avaient entre les mains des poupées noires cousues par les femmes esclaves chargées de prendre soin d’eux et qui, bien sûr, en faisaient de même pour leurs propres enfants. Par le biais de ces jouets, les enfants interprétaient leurs futurs rôles domestiques, s’imaginaient de nouvelles vies et apprenaient inconsciemment les ficelles de la politique raciale de l’époque », explique Dominique Jean-Louis, l’un des historiens de la New York Historical Society (NYHS). Du point de vue esthétique, ces poupées arboraient des vêtements inspirés de la mode de l’époque. Parfois, leurs créatrices, restées anonymes, animaient leurs visages d’expressions à l’aide de broderies. Un reflet sans doute de leurs propres émotions. Une larme posée sous l’œil d’un poupon en chiffon était une réminiscence pour une mère couturière des pleurs de son enfant.Dans un article à ce sujet publié dans le Smithsonian Magazine, la journaliste Nora McGrey indique : « En imprégnant leurs créations d’attributs, d’émotions et de dignité, les créateurs de poupées noires ont résisté à une culture raciste qui cherchait à déshumaniser les Noirs et ont défendu leur propre humanité et celle de leurs enfants. À l’époque de strictes applications des lois discriminatoires, les médias et les produits commerciaux contrôlés par les Blancs dépeignaient régulièrement les Noirs dans des rôles racistes et stéréotypés. De telles images se sont avérées psychologiquement préjudiciables pour les enfants de couleur. » « Pourtant il suffisait d’avoir quelques compétences, une aiguille, du fil et un morceau de tissu, pour créer quelque chose qui va vraiment à l’encontre de cette imagerie stéréotypée », ajoute Dominique Jean-Louis. C’est ce qui s’est fait de plus en plus, les coups de ciseaux tranchant volontairement dans une représentation de la discrimination. Au milieu du XIXe siècle, par exemple, l’abolitionniste blanche Cynthia Walker avait cousu une poupée noire portant un collier métallique destiné à illustrer les horreurs de l’esclavage. Elle faisait partie des nombreuses femmes du Nord du pays, (ségrégationniste) qui avaient participé à des cercles de couture antiesclavagistes et à des activités similaires organisées par des sociétés poursuivant ce même but.
La fameuse poupée Addy Walker créée en 1933. Photo tirée du site officiel New York Historical Society/Don de Nicole Wagner et la famille Wagner
Messages forts
Plus tard, pendant la guerre civile, les familles abolitionnistes du Nord ont habillé leurs poupées noires de tenues « dignes », espérant peut-être que ce geste inculquerait des valeurs plus humanistes à la prochaine génération.
Puis, ce sont les grands fabricants de jouets qui ont introduit à leurs collections les poupées de couleur. À leur tête, la Pleasant Company, créatrice de l’iconique série American Girl, qui, en 1933, a commercialisé une poupée noire baptisée Addy Walker avec sa garde-robe, tenant sur ses genoux sa poupée, noire elle aussi. Addy fait partie de l’exposition, tout comme la poupée Sara Lee datant de 1951 et qui avait été créée avec la contribution de l’écrivain Zora Neale Hurston et de la Première dame Eleanor Roosevelt, ainsi que la poupée Baby Nancy conçue en 1968 par Shindana Toys, une société de Los Angeles fondée à la suite du soulèvement noir à Los Angeles en 1965 contre des policiers blancs.
Porteuses de messages forts sur l’enfance, le travail et la race, ces poupées noires exposées au musée de la New York Historical Association révèlent des vérités difficiles sur l’histoire américaine. Néanmoins, auraient-elles pu rêver qu’un siècle plus tard, certaines femmes de leur communauté dont elles étaient les interprètes allaient occuper des postes en première ligne, notamment Kamala Harris, première femme noire devenu vice-présidente des États-Unis, ou encore Ketanji Brown Jackson, première femme noire à siéger à la Cour suprême américaine, la plus haute instance du pays.

