Des accessoires de mode fabriqués avec des peaux de poisson. Photo tirée du compte Instagram fishskinlab
La designer espagnole Elisa Palomino-Perez confie presque timidement sur son site officiel avoir cru, enfant, qu’elle était une sirène. Ayant grandi à Cuenca, en Espagne, dans les années 1970 et 1980, elle pratiquait la natation synchronisée et était profondément fascinée par la faune marine. Aujourd’hui, son amour pour les écailles brillantes des poissons et les océans s’est transformé en mission pour défier l’industrie de la mode actuelle, qu’elle voudrait rendre plus durable par l’utilisation de la peau de poisson comme matériau de production. L’univers de la mode de luxe n’est pas étrangère à cette artiste qui a travaillé, au cours de ses 30 ans de carrière, avec des grands noms parmi lesquels Christian Dior, John Galliano ou encore Moschino. Au début des années 2000, Elisa Palomino-Perez a lancé sa propre griffe, inspirée de la culture asiatique riche en couleurs et broderies. C’est en travaillant à la tête d’un atelier pour Galliano en 2002 qu’elle tombe pour la première fois sur le cuir de poisson, issu de l’étirement, du séchage et du tannage de la peau de thon, de cabillaud, de carpe, de poisson-chat, de saumon, d’esturgeon, de tilapia ou de pirarucu. Elle part alors en quête de cette matière qu’elle décrit ainsi : « Incroyable ! Peu de gens savent que la peau des poissons a une si belle texture. Elle ressemble beaucoup à un cuir exotique. J’ai un sac datant de 2002 qui, avec le temps, a vieilli avec une belle patine. »
La designer Elisa Palomina-Perez passionnée de peaux de poisson. Photo tirée du compte Instagram fishskinlab
Le look cuir de poisson signé Elisa Palomino-Perez
L’histoire de l’utilisation de ce cuir dans la mode est un peu floue et a souvent été négligée, car seuls les défavorisés s’en paraient en raison de l’abondance de cette ressource. La designer espagnole a entrepris, sur le terrain et dans des musées, des recherches approfondies de cet art pratiqué en particulier en Suède, en Asie et en Alaska. Les artefacts qu’elle a étudiés et ses conversations, notamment avec des aînés autochtones de l’Alaska, l’ont inspirée à créer des sacs et des sneakers en peau de poisson. Dans cet esprit elle a interprété le savoir-faire ancien en ornant l’une de ses pochettes de motifs végétaux rose tendre, orange et bronze, tracés à l’aide d’encre d’eau. Elisa Palomino-Perez essaie à présent de réunir une coalition d’artistes venue d’Alaska, du Japon, d’Islande, de Sibérie et du nord-est de la Chine pour explorer, dans le cadre de la mode, la technologie du travail sur la peau des poissons et toutes les fantaisies que l’on peut en tirer. Alors que des marques comme Prada, Christian Dior, Louis Vuitton et Puma avaient déjà utilisé ce matériau pour leurs vêtements et accessoires, de jeunes créateurs et start-up s’y intéressent aujourd’hui davantage. Elisa Palomino-Perez, qui a hâte de normaliser cette nouveauté en s’approvisionnant elle-même en peau de poisson d’Islande, conçoit, teint et assemble des accessoires de son cru. Elle a également collaboré avec un maître de teinture indigo traditionnelle au Japon nommé Takayuki Ishii qui cultive la plante à fleurs pour teindre ses peaux de poisson au pochoir. Suivant cette technique, elle a réalisé une pochette en peau de saumon doré, mettant en relief le contraste de sa brillance avec des motifs floraux indigo.
Des chaussures signées Salvatore Ferrafamo en peaux de poisson. Photo tirée du compte Instagram fishskinlab
La nature a encore à offrir aux fashionistas
Son travail est présenté dans le cadre de Futures, une vaste exposition interdisciplinaire organisée par le Smithsonian Institution au National Building Museum à Washington, à voir jusqu’à cet été. À la fois exposition et festival, Futures braque les projecteurs sur environ 150 objets illustrant les différentes visions du futur de l’humanité. « Nous avons donné forme à des valeurs qui, à nos yeux, sont importantes pour construire un avenir plein d’espoir, durable et équitable, et avons organisé notre présentation autour de ces valeurs », a déclaré Ashley Molese, curatrice de Futures. L’inventivité de la styliste espagnole en est une pour le devenir de la mode. Dans le hall ouest du bâtiment, l’une de ses pochettes est exposée à côté d’une pochette en peau de poisson Yupik fabriquée à la main dans l’ouest de l’Alaska et acquise par le Musée national d’histoire naturelle en 1921, comme pour relier des ouvrages traditionnels et des œuvres contemporaines issus du même processus de fabrication. Cette section de l’exposition est centrée sur la valeur de l’innovation qui n’est ni technologique ni numérique. La mode en peau de poisson témoigne de la façon dont l’avenir de la durabilité peut trouver son salut dans des traditions séculaires. Les fashionistas ne s’en porteront que mieux, car la faune et la flore, sans en souffrir, ont encore beaucoup de new-look à leur proposer. Le hit à venir sur les podiums sera un nouveau cuir végétalien écologique dérivé des… champignons.

