« U-Turn », une photo signée Omar Frangieh, 2018, éditions de 5.
Quand Maher Attar retourne au Liban, fin 2016, après des années passées à Paris puis au Qatar (où il s’est notamment occupé de développer une banque d’images pour le bureau de l’ex-Première dame, cheikha Mozah bint Nasser), il n’a qu’une idée en tête : participer à l’éclosion d’un hub photographique à Beyrouth en y ouvrant une galerie exclusivement dédiée à cet art. « Je trouvais que, mis à part Dar al-Moussawer, Beyrouth manquait cruellement d’espaces où l’on peut non seulement exposer des photos et promouvoir les nouveaux talents, mais aussi discuter, bouquiner, parler des différentes techniques ou encore faire se rencontrer des photographes étrangers et libanais », indique celui qui, dans une première vie, a couvert de nombreux conflits et portraituré certains grands de ce monde pour Sigma et l’Agence France-Presse (AFP). Un ex-photoreporter pour qui le temps était venu de mettre ses trente ans d’expérience et sa notoriété acquise à l’international au service d’une plus large diffusion de la culture photographique au Liban, « et du respect de cette technique artistique qui n’est pas encore estimée à sa juste valeur dans nos sociétés orientales », déplore-t-il.
Sauf qu’à son retour, le pays du Cèdre est déjà en zone de préturbulences : entre la crise des déchets et celle, multiple, qui pointe à l’horizon, la recherche du local approprié s’éternise. Le photographe, qui subit comme tous ses compatriotes les aléas du bouleversement économique et social couplés à ceux de la pandémie du Covid-19, commence à douter du bien-fondé de l’entreprise qu’il entend mener. D’autant qu’il oscille entre rester et repartir.
Ce n’est que lorsque l’artiste franco-libanais se décide définitivement à ne pas quitter le Liban que l’« horizon » s’ouvre devant lui et qu’il tombe enfin sur l’espace rêvé. À savoir une ex-galerie d’art située en pleine rue Gouraud, dans le – toujours – dynamique secteur de Gemmayzé, au rez-de-chaussée d’un immeuble en voûtes et pierre de taille. Maher Attar y installera le 2 novembre 2021 son « Art District », aménagé à la manière d’un minimusée dédié à sa passion photographique. Car même les quelques pièces sculpturales (de Hady Baydoun et d’Ahmad Bahrani) qui ponctuent l’espace au sol ne sont autres que des clins d’œil aux caméras argentiques, aux bobines de film ou encore aux fameuses pellicules d’images instantanées des années 1970…
Maher Attar, un nouveau galeriste exclusivement dédié à la promotion de l’art photographique. Photo DR
Des « Ofoq » bleus comme l’espoir…
Visiter une exposition à Art District, c’est donc entrer dans un univers épuré et silencieux, où tout contribue à porter votre attention sur l’image. Celle qui est à l’honneur actuellement – et jusqu’au 26 mars – est signée Omar Frangieh. Et elle offre de par son sujet, en l’occurrence les horizons marins, une parenthèse contemplative.
Producteur publicitaire et passionné de photographie paysagère, Omar Frangieh est sensible à la préservation de l’environnement. Le jeune homme, qui a signé des campagnes d’incitation au ramassage des ordures pour les ministères de l’Environnement et de l’Intérieur, s’est fait notamment remarquer par l’agence Reuters pour son projet Invaders in Beirut. Un fil Instagram qu’il avait consacré aux seules photos de masques et de gants sanitaires souillés jetés dans les rues de la capitale, lors de la pandémie de Covid-19. Et à travers lequel il cherchait à alerter ses compatriotes sur les dangers de ce geste irresponsable au niveau écologique.
Amoureux de la nature, cet esthétisant dans l’âme a, par ailleurs, toujours aimé fixer de son objectif le grand large méditerranéen. Au fil des saisons, il en a tiré une belle série d’images célébrant cet infini ouvert aux seuls navires et qui emporte le regard et l’imaginaire du spectateur vers la lointaine confluence des bleus du ciel et de la mer, ou encore de l’embrasement du soleil couchant se heurtant aux nuages… Une série de tableaux photographiques aux couleurs saturées et cependant « exempts de manipulations digitales », réalisés entre 2014 et 2018 et réunis sous l’intitulé Ofoq (« Horizon ») sur les cimaises d’Art District. Et que son auteur voudrait comme « un hymne d’espoir, malgré tout, dans la beauté du monde ». Celle du Liban aussi, de sa côte et même de sa capitale Beyrouth qu’on voit se profiler dans certains clichés… Des œuvres classiquement allégoriques qui invitent le spectateur à une sereine introspection. Et une exposition qui s’inscrit dans une programmation privilégiant « la promotion des jeunes talents ainsi que le beau travail plus que les signatures », affirme Maher Attar. Des exigences de qualité que le photographe-galeriste est résolu, assure-t-il, à mettre en application en dépit de toutes les contingences. N’avait-il pas baptisé l’accrochage inaugural d’Art District – avec ses propres œuvres en noir et blanc réalisées en pleine période de confinement – « Rising Above It » (S’élever au-dessus) ? C’est tout dire.
« Ofoq » de Omar Frangieh, à Art District, rue Gouraud. Du mardi au samedi, jusqu’au 26 mars.


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