Le 24 mars 2015, une fusée Soyouz est déplacée de son bâtiment d’assemblage vers sa rampe de lancement au Centre spatial guyanais à Kourou, en Guyane française. Le CNES, l’agence spatiale française, a annoncé le 2 mars 2022 un départ « rapide, sûr et encadré » des Russes présents à la base spatiale de Kourou en Guyane française, suite à la suspension des lancements décidée par Moscou. Jody Amiet/Archives AFP
L’invasion russe de l’Ukraine, déclenchée il y a une semaine, a rapidement fait irruption sur l’échiquier spatial civil, portant un coup d’arrêt brutal à une coopération entre Moscou et les puissances occidentales entamée à l’issue de la guerre froide.
En riposte aux sanctions de l’Union européenne, l’agence spatiale russe Roscosmos décidait samedi dernier de suspendre ses tirs de Soyouz depuis Kourou en Guyane française et de rappeler son équipe d’une petite centaine d’ingénieurs et techniciens.
Autre victime collatérale : la malheureuse mission russo-européenne ExoMars, dont le lancement – déjà reporté en 2020 à cause de la pandémie de Covid – était programmé pour septembre 2022. Lundi, l’Agence spatiale européenne (ESA, 22 États membres) a jugé « très improbable » un décollage dans cette fenêtre de tir vers la planète rouge qui ne s’ouvre que... tous les deux ans.
Selon une chorégraphie millimétrée, le rover de l’ESA Rosalind Franklin devait être transporté par une fusée russe depuis Baïkonour au Kazakhstan, et se poser sur le sol martien à l’aide de l’atterrisseur « Kazatchok », également russe. Une interface complexe et spécifique qu’il sera long et coûteux de revoir.
« C’est un crève-cœur pour la science et les scientifiques qui ont tissé des liens au fil des années et investi des années de travail », réagit Isabelle Sourbès-Verger, directrice de recherche sur les politiques spatiales au CNRS.
Les rapports entre Russes et Européens
Mission capitale pour la quête de traces de vie extraterrestre, ExoMars symbolisait aussi l’aboutissement d’un partenariat entre l’Europe spatiale et la Russie entamé en 1996, explique cette géographe.
« Après l’effondrement du bloc de l’Est et la dislocation de l’URSS, les États européens et américain ont naturellement cherché à faire une place aux Russes » sur l’échiquier spatial, rappelle un analyste du secteur spatial européen, sous couvert d’anonymat. Car il n’était pas question de laisser s’écrouler le savoir-faire d’une puissance spatiale aussi emblématique. L’expérience du vol habité sur la station Mir a ainsi profité au développement de la Station spatiale internationale (ISS), plus importante collaboration à ce jour entre le bloc occidental et la Russie dans les étoiles. L’idée, poursuit l’expert, était aussi de construire une coopération spatiale civile comme « moyen de rapprocher les nations ».
À l’époque, certains scientifiques et industriels russes ont d’ailleurs proposé de devenir membres de l’ESA, raconte Isabelle Sourbès-Verger. « Il n’était pas possible d’absorber un secteur aussi gros, mais l’Europe a très vite cherché à voir ce qu’elle pouvait faire avec la Russie. »
Sur le plan commercial, elle a « tout fait pour leur faciliter l’accès à l’espace », offrant à Soyouz une ouverture au marché international, rappelle l’expert. Depuis 2011, Arianespace collaborait avec l’agence russe Roscosmos pour exploiter la fusée Soyouz, depuis Kourou et Baïkonour.
L’Europe était « particulièrement fière d’avoir réussi cette coopération ». Mais au fil des années, les relations se sont tendues, notamment après l’annexion de la Crimée en 2014. Pour être finalement emportées par la guerre en Ukraine.
Remous dans l’ISS
Difficile de prévoir les conséquences d’une telle rupture, tant la situation évolue rapidement. « Malgré le conflit actuel, la coopération spatiale civile reste un pont », tweetait il y a une semaine le directeur général de l’ESA, Josef Acshbacher.
Mais jeudi, Roscosmos a annoncé se concentrer sur la construction de satellites militaires et mis fin aux expériences scientifiques conjointes dans l’ISS avec l’Allemagne, qui venait de rompre sa collaboration avec Moscou, comme l’a fait le CNRS.
C’est actuellement un astronaute allemand, Matthias Maurer, qui séjourne dans la Station spatiale, où il a pris le relais du Français Thomas Pesquet pour le compte de l’ESA.
La NASA a assuré de son côté que les États-Unis et la Russie travaillaient toujours ensemble « pacifiquement » dans l’ISS où les « équipes se parlent toujours ». Tout en précisant travailler sur des solutions pour maintenir la Station en orbite sans l’aide de la Russie.
C’est donc la science spatiale qui risque de pâtir le plus du conflit. Les lancements commerciaux, eux, « s’en remettront, puisque de toute façon Ariane 6 était censée remplacer Soyouz », observe Isabelle Sourbès-Verger.
L’isolement croissant de la Russie risque de creuser encore le « déficit budgétaire dont souffre la science » dans le pays, fait remarquer la chercheuse.
Jeudi, près de 7 000 scientifiques russes se sont élevés publiquement contre la guerre, qui saborde à leurs yeux les ambitions de devenir « une grande nation scientifique ».
Juliette COLLEN/AFP

