La commémoration de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri était cette année différente de toutes celles qui l’ont précédée. La tristesse se mêlait à l’angoisse pour l’avenir, surtout au niveau de la rue sunnite, tiraillée entre plusieurs leaderships depuis la décision du chef du courant du Futur de suspendre ses activités politiques.
D’ailleurs, des informations contradictoires avaient circulé tout au long du week-end au sujet des projets de Saad Hariri pour le 14 février. Finalement, il a surpris tout le monde en venant à Beyrouth pour une journée seulement, au cours de laquelle il s’est recueilli sur la tombe de son père sans prononcer le moindre discours, mais en présence de nombreux partisans. Il a aussi présidé une réunion de son bloc pour dire à tous ceux qui souhaiteraient se présenter aux élections législatives de démissionner au préalable du courant du Futur et de ne pas utiliser cette étiquette dans leurs activités électorales ou politiques.
Le silence de Saad Hariri et le message clair et ferme qu’il a adressé aux membres de son courant ont créé l’événement ces deux derniers jours, et suscité de nombreuses interprétations dans les médias et dans les milieux politiques.
Pour certains, Saad Hariri a d’abord voulu dire que même en décidant de suspendre ses activités politiques, il reste sur la scène publique et populaire, en tant que leader et en tant que parti sunnite. Ce qui signifie qu’il ne compte pas laisser sa base populaire s’effriter et se disperser en petits groupes, chacun prêtant allégeance à un camp ou à une personnalité. Ce message s’adresse en particulier à son frère Baha’ qui s’active pour tenter de récupérer une partie de la base du courant du Futur et qui, selon plusieurs sources concordantes, serait en train de gagner du terrain notamment dans la Békaa-Ouest et centrale ainsi qu’à Beyrouth. Mais il s’adresse aussi au député Fouad Makhzoumi, à Chaker Berjaoui (caïd prosyrien), aux Ahbache (pro-8 Mars), à la Jamaa islamiya et à d’autres figures sunnites qui cherchent à s’approprier une partie des voix du courant du Futur.
Selon des sources proches du Futur, Saad Hariri aurait été surpris par la facilité avec laquelle ses principaux alliés traditionnels auraient tourné la page après son retrait. D’abord, le mufti de la République Abdellatif Deriane, considéré comme proche de lui, a reçu récemment Safi Kalo, nouveau représentant politique de Baha’ Hariri. De plus, le mufti a accepté pour la première fois d’aller prier à la mosquée al-Omari (dont le cheikh est considéré comme proche du Premier ministre Nagib Mikati), au lieu de la mosquée al-Amine où se trouve le mausolée dédié à Rafic Hariri. Même l’ancien Premier ministre Fouad Siniora a assisté à cette prière, alors qu’il se rend très rarement à cette mosquée. Selon les informations qui circulent dans les coulisses de Dar el-Fatwa, la haute instance sunnite aurait reçu des conseils en provenance de certains États arabes « d’aller de l’avant, sans plus regarder vers le passé ». Malgré cela, cette démarche a été mal perçue par Saad Hariri qui a donc voulu montrer qu’il reste le plus populaire et que même dans ces circonstances difficiles, il peut réunir ses partisans en grand nombre, sans même avoir à s’adresser à eux.
Toujours selon des sources proches du courant du Futur, Saad Hariri aurait, lui aussi, reçu « des conseils » de la part « d’amis occidentaux », qui lui auraient suggéré de préserver sa base populaire, car les circonstances qui l’ont poussé à suspendre ses activités politiques pourraient changer dans l’avenir. Il aurait donc, à travers son arrivée surprise à Beyrouth, le côté solennel de son recueillement devant le mausolée dédié à son père et son silence inattendu, adresser un message clair d’abord à sa base, pour lui rappeler qu’il reste là, mais aussi à tous ceux qui aspirent à prendre le leadership de la scène sunnite pour leur dire qu’il reste présent : sans faire le moindre effort, ni même offrir le moindre service, il reste en mesure de mobiliser la foule, tout comme il reste le principal héritier de son père.
Ce message est-il parvenu à ses destinataires ? Selon des sources sunnites bien informées, il y avait certes foule lundi autour du mausolée dédié à Rafic Hariri, mais elle était loin d’égaler la cohue traditionnelle. Il faut certes tenir compte du fait que les préparatifs ont été faits à la dernière minute, par conséquent la foule de lundi ne peut pas être considérée comme un indicateur concluant de la popularité de Saad Hariri auprès de la rue sunnite. Par contre, ce qui est sûr, c’est que certaines figures de ce courant sont en train de se rallier à Baha’ en raison des incertitudes qui entourent le projet de Saad Hariri et l’avenir du courant du Futur. C’est le cas notamment d’un responsable sécuritaire au sein du courant du Futur, qui a rejoint le camp du frère aîné des Hariri. De son côté, Jamal Jarrah, qui avait été élu député sur la liste du courant du Futur et a même été nommé deux fois ministre en tant que membre de ce courant, s’en est récemment retiré. D’autres personnalités de cette formation seraient aussi en train de remettre en question la poursuite de leur parcours politique dans les rangs du Futur, surtout en l’absence d’un projet et d’un agenda clairs. Pour toutes ces raisons, Saad Hariri a estimé qu’il devait réagir pour préserver le minimum, tout en essayant de rendre difficile la mission de ses successeurs éventuels.


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22 h 59, le 16 février 2022