Fourreau, autoportrait. Le Caire, début des années 1950. Par Van Leo. / Volume I : « Portraiture » Léon Boyadjian (à gauche) et son frère Angelo. Le Caire, 6 juin 1944. Par Angelo Studio. / Volume II : « Self-Portraiture ». Autoportrait. Le Caire, 1937. Par Léon Boyadjian. / Volume III : Self. Léon Boyadjian. Guizeh, mardi 27 mai 1947. Photographe non identifié
C’est le temps « libéré » du confinement dû à la pandémie de Covid-19 qui a permis à Karl Bassil de mettre enfin les touches finales à son grand projet, entamé il y a dix ans, d’édition d’un ouvrage autour du photographe arméno-égyptien Van Léo (1921-2002). Un opus en trois volumes où photos, histoire régionale et récits de vie se conjuguent pour former un contenu aussi éclectique qu’édifiant. Rencontre expresse avec l’auteur.
Karl Bassil, on vous connaît en tant que designer, cofondateur et directeur de création de l’agence de graphisme et de communication Mind the Gap, voilà que l’on vous découvre également auteur. Depuis quand écrivez-vous ?
La notion d’auteur est au cœur de ma pratique du design depuis toujours, et ça ne passe pas nécessairement par les mots. J’ai peu écrit, au sens strict du terme, dans Becoming Van Leo. La narration s’articule autour de documents personnels, de coupures de presse, d’objets et de photos évidemment, mais aussi de témoignages de personnes qui ont connu Van Leo, recueillis par Negar Azimi, dans le cadre d’une interview de Van Leo filmée par Akram Zaatari en 1998, ainsi que de conversations que j’ai eues avec Katia Boyadjian (la nièce de Van Leo, la fille de son frère Angelo) et son compagnon Daniel Juré à Amsterdam en 2011.
Qui est Van Leo ?
Van Leo est le pseudonyme de Léon Boyadjian, né en 1921 à Jihane en Turquie. Comme beaucoup d’Arméniens ébranlés par le génocide de 1915, sa famille trouve refuge en Égypte, à Alexandrie d’abord puis à Zagazig, avant de s’installer au Caire en 1930.
Léon et son frère aîné Angelo ouvrent ensemble un studio dans deux pièces de l’appartement familial en 1941. Les premiers clients d’Angelo Studio sont les acteurs de théâtre, artistes de cabaret et danseurs qui divertissaient les troupes alliées basées en Égypte pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1947, les deux frères se séparent. Léon achète le studio Metro et travaille sous ce nom. En 1950, il adopte son pseudonyme et devient Van Leo. Il photographie de nombreuses personnalités, principalement dans le cinéma, mais aussi des gens ordinaires. En 1998, il ferme son studio. Il meurt en 2002, à l’âge de 80 ans.
Pourquoi avez-vous décidé de lui consacrer un livre ?
J’ai travaillé sur le livre pendant plus de 10 ans, dans le cadre d’un partenariat entre la Fondation arabe pour l’image, dont je suis membre, et le prince Claus Fund à Amsterdam. La fondation a souhaité rendre hommage à l’un des photographes les plus emblématiques de ses collections, et Negar Azimi, également membre, et moi avons démarré le projet ensemble. J’étais déjà le designer et/ou coauteur de plusieurs livres publiés par la fondation.
Peut-on parler en l’occurrence de biographie ?
C’est à la fois une monographie de Van Leo – en fait, une « duographie » des deux frères photographes – et une biographie de Léon, Angelo et leur famille. L’ensemble est réparti sur 3 volumes. Le premier, intitulé Portraiture, présente sur 140 pages et un peu moins de 500 portraits le travail des deux frères, ensemble puis séparément.
Le deuxième volume, Self-Portraiture, de 140 pages également, est consacré aux autoportraits que Léon Boyadjian a réalisés entre 1937 et 1995. Une œuvre fascinante dévoilée, dans sa quasi-totalité, en 412 clichés et 82 variations.
Le troisième volume, Self, de 348 pages, est celui qui a demandé le plus d’attention et d’inventivité. Il raconte l’histoire d’une pratique photographique oscillant entre art et artisanat. Mais il parle aussi d’un désir de reconnaissance, d’une identité plurielle, de sentiments d’appartenance et de marginalisation, de liens familiaux, d’exil et d’émigration…Il relate également, de façon latérale, une petite histoire de l’Égypte où s’est déroulé un chapitre important de la Seconde Guerre mondiale ; le passage du romantisme du Caire cosmopolite et occidentalisé sous la monarchie à la révolution de 1952 et au rêve panarabe – et la faillite des deux ; le conflit israélo-arabe ; ou encore la montée de l’islamisme.
Parlez-nous du format de cet ouvrage. À quel point le graphisme (qui est, rappelons-le, votre spécialité) joue-t-il un rôle important ou complémentaire du récit ?
Le terme « graphisme » dans son acceptation commune est restrictif de notre pratique. Il la limite à la maîtrise de la forme, qui est par ailleurs essentielle, lui concédant parfois la faculté de produire de bonnes idées. Le terme « design » l’est à peine moins. On lui attribue plus volontiers l’aptitude à prendre en compte un consommateur ou, tout au mieux, un utilisateur. (…) Avec le matériel dont je disposais, la tentation de donner dans le « vintage » et d’agiter la fibre de la nostalgie était présente au départ. Il a fallu résister et s’atteler à étudier ce matériel, l’organiser de façon à produire du sens, tenter de susciter la curiosité et finir par raconter une histoire. Je l’ai fait dans le troisième volume avec les moyens dont je disposais, ceux du designer. Si j’étais anthropologue, historien ou spécialiste de la photographie, j’aurais produit autre chose à partir de ce matériel. J’ai réalisé ce livre un peu comme un cinéaste réalise un film, mais avec les moyens du designer et les spécificités propres au format du livre. Et comme tout livre, il doit être lu. S’il est parcouru, il pourra apparaître comme un assemblage un peu décousu. Sa non-conformité à un genre (précis) de livre fait courir ce risque. Je l’ai consciemment pris, animé par un sentiment de considération envers le lecteur. Il me dira ce qu’il en aura pensé…
À quel public s’adresse cet opus ?
La nature éclectique du contenu de cette publication est susceptible de résonner auprès d’un public varié, intéressé non seulement par les pratiques photographiques, mais aussi par le design et les arts visuels en général, le cinéma et la culture populaire égyptiens, l’histoire contemporaine du Caire, de l’Égypte, du monde arabe et de la communauté arménienne levantine, la Seconde Guerre mondiale en Afrique du Nord et au Proche-Orient… Et les nombreux microsujets, connexes ou indépendants, qui ponctuent le récit.
Enfin, s’il ne fallait retenir qu’une idée ou une phrase de « Becoming Van Leo », ce serait laquelle ?
Une phrase d’Anne Moeglin-Delcroix tirée de son livre Esthétique d’un livre d’artiste -1960/1980 (Paris : Jean-Michel Place ; Bibliothèque nationale de France, 1997) que je cite en ouverture de ma postface: « Les questions ne se posent jamais d’elles-mêmes, portées par leur propre évidence. Il n’y a de questions que celles que l’on se pose ; et que l’on pose à l’évidence, c’est-à-dire contre elle. »

