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Culture - Expositions

Beyrouth entre territoire d’incertitudes et rêves d’apaisement...

Avec Beyrouth comme sujet d’inspiration, quatre expositions actuellement à l’affiche évoquent, chacune à sa manière, le lien indéfectible entre la capitale meurtrie et ses artistes.

Beyrouth entre territoire d’incertitudes et rêves d’apaisement...

« Vue fauviste de Beyrouth » par Nevine Sursock Mattar. Photos DR

Même terrassées par les coupures drastiques du courant électrique et des générateurs, les galeries beyrouthines poursuivent leurs expositions. Et continuent à offrir à la jeune (et moins jeune) scène artistique une plateforme de présentation de leurs œuvres, participant ainsi à l’élaboration d’une sorte de témoignage transfiguré de la phase difficile que traverse notre beau et malheureux pays du Cèdre. Car quels que soient le style des artistes, leur technique, leur medium de prédilection ou encore leurs thématiques, leur créativité reste indissociable du contexte spatio-temporel dans lequel ils se trouvent. Ainsi, après les expositions rebelles et engagées en temps de révolution et celles, numériques, durant la pandémie, voici venu le temps des expositions en période d’effondrement généralisé et de sombres pénuries. Premier constat : elles sont globalement hautes en couleurs. Et cela dans tous les sens du terme ! Deuxième observation : Beyrouth en est l’inspiratrice suprême. Qu’elle soit représentée sur le mode naïf et brut d’un tracé et d’un imaginaire-refuge quasi enfantin, ou dépeinte dans sa fauve splendeur passée. Qu’elle soit invoquée dans une peinture à la douceur ouatée issue de tendres souvenirs et ressentis intérieurs ou au contraire transposée, quartier par quartier, sur des toiles brutalistes et critiques mêlant peinture abstraite et éléments récupérés de la rue…

Des expositions qui ouvrent des soupapes émotionnelles inattendues dans la morosité et la noirceur ambiantes. Certaines engageant également la réflexion sur le lien entre paysage urbain et vécu collectif. Celui d’une population libanaise meurtrie appelée, après le 17 octobre 2019 et le 4 août 2020, à « Repenser ses territoires d’incertitude », pour reprendre le titre de l’exposition de Lee Frederix, « Rethinking Our Landscapes of Uncertainty » à la galerie Mission Art à Mar Mikhaël*.


Une vue de l’exposition de Lee Frederix à la galerie Mission Art. Photos DR

Séduisante, mais violente et vulnérable

Cet artiste américain, marié à une Libanaise et établi à Beyrouth depuis 20 ans (où il est professeur assistant à la faculté d’architecture et de design de la Lebanese American University-LAU), voue un attachement empreint tout à la fois de fascination et de lucidité pour cette ville qui l’a « séduit au premier abord par son chaos, sa liberté, sa diversité et ses paradoxes ». Vingt ans plus tard et l’expérience de la terrible double explosion au port de Beyrouth à la clef, Lee Frederix réalise, avec tristesse, à quel point cette ville est « violente et vulnérable ».

« J’ai passé 20 ans à essayer de comprendre comment fonctionne Beyrouth, comment on s’y sent. Avec le regard privilégié d’un étranger, j’ai parcouru ses rues, parlé à ses habitants et pris le pouls de son énergie incomparable. À travers ma pratique académique et artistique, j’ai exploré cette ville qui semblait prospérer sur le dysfonctionnement, le «al-mamnou3 masmouh», en essayant de comprendre ses réseaux, son tissu urbain, sa trame sociopolitique et son esthétique singulière », confie Lee Frederix, en introduction de son exposition. Laquelle rassemble un corpus d’œuvres élaborées, au cours de ces dix dernières années, dans une veine expérimentale, brutaliste et de récupération. Un travail basé justement sur cette esthétique singulière provenant essentiellement des accumulations et des contrastes qui façonnent Beyrouth.

Une trentaine de pièces hétéroclites entre peintures, sculptures et installations à travers lesquelles l’artiste américain tente d’ébaucher une sorte de portrait contemporain en « cartographie alternative » de la capitale libanaise.

À commencer par certains quartiers de prime abord anodins, à l’instar du Ring, du périmètre d’EDL ou encore de l’enclave du port, devenus depuis la révolution d’octobre 2019 et la double explosion du 4 août 2020 de hauts marqueurs du lien des Beyrouthins avec leur ville. Des espaces territoriaux, dont il tente de capturer l’esprit et l’énergie particulière dans une série d’huiles abstraites incorporant des matériaux (ferraille, bois des chantiers, poudre des gravats, etc.) ramassés sur le lieu même qu’il représente. Un accrochage de toiles qu’il ponctue aussi d’installations composées en assemblages de matières brutes et d’éléments urbains récupérés. Et qui, nonobstant une esthétique très rudimentaire, délivrent pour leur part un propos sous-jacent cette fois clairement critique et dénonciateur. Illustré notamment par une virulente pièce baptisée… Baabda.

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On l’aura compris, au-delà de l’expression de son regard sur cette capitale libanaise « désordonnée mais séduisante, incohérente mais pleine de dynamisme, d’histoire et de vie en dépit de tout », l’art de Lee Frederix s’inscrit dans une tentative d’attirer l’attention sur « les dynamiques changeantes qui définissent les villes que nous habitons ». Et qui, à Beyrouth, résultent encore trop souvent d’événements meurtriers !


« Route vers la Lune », acrylique sur toile de Vanessa Gemayel chez Agial (90 x 90 cm ; 2021). Photos DR

Ville mirage…

Changement de ton et d’esprit, mais même thématique, à la galerie Cheriff Tabet**, à D Beirut, où Nevine Sursock Mattar, connue pour ses fresques murales et ses personnages en papier mâché, accroche cette fois, jusqu’au 20 octobre, une série d’huiles sur toile entièrement dédiée à sa « Vue fauviste de Beyrouth ». Une exposition qui, à travers une déclinaison de paysages reproduits dans un tracé très graphique et une palette radicale, inspirée de celles des peintres fauves, propose une vision métaphorique de cette ville « qui cache sous ses couleurs chaudes et vives la réalité de sa souffrance ». Oscillant entre l’authenticité du Beyrouth d’antan – ce jardin parsemé de maisons à arcades et tuiles rouges – et figuration fictionnelle d’une ville actuelle harmonieuse dans sa confluence de modernité et d’architecture préservée, Nevine Mattar dresse ici un portrait rêvé de l’âme profonde de la capitale libanaise. Des peintures à fort impact émotionnel d’une ville à la douceur de vivre devenue aussi insaisissable qu’un mirage…


Une toile de la série « White » de Afaf Zureyk. Photos DR

L’enfance de l’art

Une « Ville rouge et (aux) nuits en dentelle », comme la désigne, pour sa part, Vanessa Gemayel. Cette jeune poète, DJ et peintre autodidacte présente sous ce titre, pour le moins intrigant, jusqu’au 2 octobre à la galerie Agial*** à Hamra, une série de petites acryliques sur toile dans lesquelles elle rend, elle aussi, hommage à Beyrouth.

Sauf que sa ville à elle reste celle de tous les possibles. Malgré ses « routes rouge sang comme des digues fracassées (…) ses maisons qui tanguent (…) ses façades couturées ou encore habillées de cendre et de suie », pour reprendre des descriptions de l’historien français et spécialiste d’art brut Jean-Dominique Jacquemond en préambule du catalogue de l’exposition. Il y a des ciels étoilés et des soleils éclatants, des lunes colorées et de l’espoir en dépit de tout… « Y a de la joie », comme dirait Trenet, dans la peinture de Vanessa Gemayel. Une artiste qui a gardé le regard poétique de l’enfance et dont l’élan de la touche et la vivacité de la palette donnent à ses compositions naïves et spontanées une radieuse vitalité. Cette enfance de l’art tout simplement contagieuse.


« Le Ring », haut lieu de la contestation à Beyrouth. Techniques mixtes sur toile signées Lee Frederix. Photos DR

Songes blancs

C’est également dans le registre d’une peinture au message apaisant que s’inscrit l’exposition « White » de Afaf Zureyk, présentée dans le petit espace de la Upper Gallery au sein de la galerie Saleh Barakat*. Sauf qu’ici, nulle trace de couleur, pas vraiment non plus une thématique expressément dédiée à Beyrouth, mais une inspiration née d’une année difficile vécue, en réclusion, au sein de cette ville. L’artiste, dont l’œuvre est dans sa globalité une peinture de la douceur, s’est réfugiée, comme à chaque fois que le pays du Cèdre traverse une période malheureuse, dans son art « comme dans une bulle », confie-t-elle dans sa note d’intention. Elle en a sorti des toiles blanches, monochromes, des compositions abstraites, éthérées, traversées d’un tracé filandreux dessinant autant de scènes, de personnages et d’histoires qu’il y a d’imaginaires individuels. Car, si ces œuvres sont issues de l’univers intime et mémoriel personnel de Afaf Zurayk, elles s’adressent expressément au public. À chaque personne qui pose son regard sur ces techniques mixtes toutes en délicatesse (traitées en superposition/effacement de graphite dilué dans l’eau et de peinture acrylique), à laquelle elle offre la possibilité d’échapper à sa sombre réalité en déroulant sur leur lumineuse trame blanche le fil de ses propres songes… Réparateurs.

À noter que la plupart des galeries signalées dans cet article favorisent les visites sur rendez-vous et exigent toujours le port du masque sanitaire.

*Mission Art, Mar Mikhaël, rue d’Arménie, imm Jabre, 1er étage, face escalier Vendôme, visites sur rendez-vous. Tél. : 03/833899

** Galerie Cheriff Tabet, D Beirut, Bourj Hammoud, route maritime. Tél. : 71/854000.

***Agial, rue Abdel-Aziz, Hamra, et Upper Gallery de la Saleh Barak Gallery, rue Justinien, secteur Clemenceau, Beyrouth. Tél. : 01/345213 ou 03/634244.



Même terrassées par les coupures drastiques du courant électrique et des générateurs, les galeries beyrouthines poursuivent leurs expositions. Et continuent à offrir à la jeune (et moins jeune) scène artistique une plateforme de présentation de leurs œuvres, participant ainsi à l’élaboration d’une sorte de témoignage transfiguré de la phase difficile que traverse notre beau et...

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