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Moyen-Orient - Au Moyen-Orient, ces personnages oubliés

Philippe Stamma : des faubourgs d’Alep au Slaughter’s House de Londres

Le nom de ces « personnages oubliés » ne vous dit peut-être rien, mais ces hommes et ces femmes issus de la région ont, d’une manière ou d’une autre, marqué l’histoire du Proche-Orient, chacun dans son domaine. Issus de familles royales ou simples personnages de l’ombre, leurs parcours de vie atypiques inspirent fascination et admiration. D’un joueur d’échecs alépin à une scientifique égyptienne, « L’Orient-Le Jour » propose ainsi une série de six portraits publiés chaque jour au cours de cette semaine. Aujourd’hui, le joueur d’échecs syrien Philippe Stamma (3/6).

Philippe Stamma : des faubourgs d’Alep au Slaughter’s House de Londres

Le livre de Philippe Stamma « Essai sur le jeu des échecs », paru à Paris en 1737. Photo Jean Fathi

1747. Entre les murs boisés et enfumés du Slaughter’s, l’un des plus fameux coffee-houses de Londres à l’époque géorgienne, la jeune garde est en passe d’asséner un coup fatal au plus grand joueur d’échecs de l’époque. Dans cette sorte de « championnats du monde des échecs » avant l’heure, le jeune prodige français François-André Danican, 21 ans, plus connu sous le nom de Philidor, inflige à Philippe Stamma une cuisante défaite dont ce dernier ne se relèvera pas. Le joueur tire sa révérence et s’en retourne à sa véritable occupation, celle d’interprète auprès de Sa Majesté le roi George II de Grande-Bretagne. Si son nom demeure inconnu pour le commun des mortels, son Essai sur le jeu des échecs paru à Paris en 1737 et repris à Londres en 1745 sous le titre The Noble Game of Chess constitue un ouvrage précieux pour tous les aficionados du jeu. Comment un Syrien originaire d’Alep s’est-il retrouvé à l’époque propulsé à la cour des plus grands et dans les clubs de gentilshommes les plus en vue de Paris ou de Londres ? Jean Fathi, Chargé de Recherches du Fonds de la Recherche Scientifique - Flandre (FWO) et historien lui-même originaire d’Alep, a pu retrouver plusieurs documents inédits sur Philippe Stamma et sa famille*. Un manuscrit en arabe et syriaque lui ayant appartenu en 1721 permet notamment de retrouver son nom oriental, Fathallah fils de Safar Shtamma. Il serait né au début du XVIIIe siècle dans une famille de notables catholiques de la communauté suryānī, ou ancienne-syrienne, installée dans le quartier chrétien de Jdeidé. À l’époque ottomane, la grande ville du Nord syrien est considérée comme la troisième cité la plus importante après Istanbul et Le Caire. Elle jouit d’un prestige certain et attire des voyageurs et négociants du monde entier. Un carrefour des cultures, mais aussi un pont idéal d’échanges commerciaux entre l’Est et l’Ouest. Les Stamma furent l’une des toutes premières familles chrétiennes syriennes d’Alep à se distinguer dans le grand négoce international, quittant Alep dès la première moitié du XVIIIe siècle et formant un réseau commercial s’étendant de Marseille à Canton, en Chine. De la jeunesse de Philippe dans les rues étroites et grouillantes de marchands en tous genres d’Alep, on ne sait que peu de choses. A-t-il fait un démarrage raté dans la vie en rejoignant le Collège romain dans le but de suivre une formation d’ecclésiastique, pour ensuite décider de quitter la robe afin de s’adonner à une activité plus palpitante ? Difficile à dire. On sait cependant qu’il a séjourné en Italie et latinisé son prénom arabe Fathallah pour embrasser celui de Filippo qui deviendra plus tard Philippe. C’est en Espagne que l’aventure européenne de l’Alépin démarre réellement, après avoir perdu en route toute sa fortune. A-t-il croisé des bandits de grand chemin ou des corsaires lors de sa traversée de la Méditerranée ? Encore une fois, le mystère demeure. Andrawus le Chaldéen, interprète auprès du roi d’Espagne, aurait raconté à un archevêque alépin de passage avoir offert le gîte et le couvert à Philippe Stamma durant plusieurs mois à Madrid avant de lui faire regagner ses pénates.

La signature de Philippe Stamma.

Histoire des Bédouins

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il rebondit sur ses jambes à Paris où il fréquente le célèbre Café de la Régence, situé sur la place du Palais-Royal, qui devient dès 1740 une adresse pour les joueurs d’échecs où se croisent des maîtres tels que Kermur de Legal ou le petit génie précité Philidor, mais aussi Diderot ou Benjamin Franklin. C’est dans cette ambiance feutrée et intellectuellement forte que Stamma va attirer les regards et répète à l’envi que l’on joue mieux aux échecs en Orient qu’en Occident. Cette affirmation participera à construire le mythe de ce voyageur débarqué de Syrie, considéré par la suite comme le précurseur de la notation échiquéenne moderne. Il est l’auteur des fameuses « cent positions désespérées », ces fins de partie que l’on donnait comme perdues mais que l’on retourne soudainement à son avantage avec éclat.

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Dans son ouvrage, il n’hésite pas à encenser les joueurs d’Alep, mais aussi à édulcorer les histoires de Bédouins arabes dessinant l’échiquier sur le sable et utilisant des pierres, pour appâter le lecteur occidental en mal d’exotisme à qui il s’adresse. « Il se présente comme le passeur d’une longue tradition des échecs en Orient. Loin d’être le parent pauvre, il a débarqué en Europe avec des richesses échiquéennes antiques. Un positionnement génial, sauf qu’il s’agit d’une mystification plutôt que d’une réalité. Car son génie, il le doit à lui-même. Il n’y a pas dans tout l’Orient du XVIIIe siècle d’autres joueurs d’échecs qui se soient distingués comme il l’a fait », explique Jean Fathi. Dans son Analyse du jeu des échecs, publiée en 1777, le célèbre Philidor rend hommage à son ancien adversaire syrien en donnant au gambit dame (coup qui consiste, en début de partie d’échecs, à sacrifier une pièce pour gagner un avantage en position) le nom de gambit d’Alep, puisque Stamma le recommandait.

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Quand il quitte Paris pour Londres en 1739, Philippe Stamma se met au service du roi de Grande-Bretagne. Son appartenance à la classe patricienne et ses aptitudes linguistiques lui permettent de vendre ses talents d’interprète des langues orientales. Il doit toutefois abandonner le catholicisme pour l’anglicanisme, religion adoptée par la couronne. Il épousera une certaine Esther avant d’arriver à Londres, et aura deux fils, Louis et William. En Angleterre, la carrière de joueur de Philippe Stamma va réellement prendre un autre tournant, ses succès faisant de l’Alépin le meilleur joueur du pays jusqu’à sa chute au Slaughter’s House en 1747. Il a su se faire une place en Europe en se présentant comme le détenteur d’un legs antique de l’Orient, remontant à de vénérables maîtres du šat ranğ (ou chatranj en perse, considéré comme l’ancêtre du jeu d’échecs). Mais de son propre aveu, il s’est toujours senti étranger dans sa terre d’accueil.

*Jean Fathi, « Le gambit d’Alep. Fathallah Safar Stamma, dit Philippe Stamma, champion international d’échecs († 1755) : une investigation historique », actes du XIIe Symposium Syriacum (Pontificio Istituto Orientale, Rome, sous presse).

1747. Entre les murs boisés et enfumés du Slaughter’s, l’un des plus fameux coffee-houses de Londres à l’époque géorgienne, la jeune garde est en passe d’asséner un coup fatal au plus grand joueur d’échecs de l’époque. Dans cette sorte de « championnats du monde des échecs » avant l’heure, le jeune prodige français François-André Danican, 21 ans, plus connu...
commentaires (2)

wow.....notre histoire dans ces régions...

Marie Claude

08 h 14, le 25 août 2021

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Commentaires (2)

  • wow.....notre histoire dans ces régions...

    Marie Claude

    08 h 14, le 25 août 2021

  • Fascinant !

    Wow

    02 h 50, le 25 août 2021

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