Hommages

Chacun de son côté !

Et comme le paysan de la fable, Jabbour avait « senti sa mort prochaine ». Eût-il échappé à ses griffes, lui eût-elle accordé un sursis, qu’il aurait probablement écrit des pages sur ses rendez-vous ratés avec la Grande Faucheuse ! Mais l’Erinye l’avait pris pour cible, et pour cause : il avait dénoncé les siens. Au point où il en était, il ne pouvait plus se rétracter ni s’imposer de censure. N’avait-il pas violé l’interdit ? Ne s’était-il pas attaqué au tabou du 16 juin, cette journée funeste qui avait marqué de manière indélébile une génération de ses compatriotes ? Il avait beau se justifier, rien n’y faisait. Aux yeux des intéressés, impliqués furent-ils dans le carnage ou non, il avait commis l’irréparable : il n’avait pas laissé les morts enterrer les morts. Tout ça, sous le titre pudique de Pluie de juin (Matar Huzayran). Quelle idée de s’attarder sur une averse et comme ce fut malséant de rappeler à notre bon souvenir le jeu de massacre enfoui dans la « mémoire d'hommes durs comme la faim » (Nadia Tuéni).

Jabbour, le docteur ès lettres, n’était pas ce qu’on appelle un monsieur discret. Mais au fait, comment voulez-vous qu’un romancier, hanté par ses origines, le soit ? Un auteur choisit ses personnages dans une réalité vécue, sublimée soit-elle ou non. Dans les intrigues qu’il tisse, il recrute les êtres qui ont peuplé son monde familier et hanté son enfance.

Un constat cependant : l’ethnologue que fut le disparu n’avait pas idéalisé, comme d’autres l’auraient fait, sa région natale ni l’humus fertile qui, en dépit de tout, lui servait de point d’ancrage. Mais avait-il cherché pour autant à s’arracher au milieu suffocant que constituait son terreau local ? Il n’avait pas pu faire son Zghrexit (exit de Zgharta). Et quand il avait commencé à se dépêtrer des racines qui l’étouffaient, mais qui lui avaient néanmoins accordé un viatique dans sa carrière ascendante, quand il s’était penché sur Tripoli puis sur Beyrouth et quand il avait voulu s’élargir à la dimension d’un espace plus ample, il n’était plus bon qu’à mourir et la saga du jeune provincial, plein de promesse, allait être interrompue.

Maintenant que l’œuvre s’est achevée par la force des choses, un chercheur pourra se livrer à l’inventaire des main characters de la Comédie humaine d’un coin du Nord libanais ; et je veux croire que son personnage le plus marquant, du moins dans sa première période de création, est celui de la femme résignée, de celle qui a été abandonnée et que le sort a marquée. Une de ces veuves en noir laissées pour compte par les luttes claniques, et qui ressassent leur malheur et pansent leurs plaies en maudissant les jours. Jabbour narrateur, fut en réalité la Raya al-Nahr, l’héroïne de son roman éponyme. Il fut surtout sa propre grand-mère maternelle dont il intériorisa les rôles et les tics, elle qui officia longtemps comme « pleureuse » (naddaba) lors des funérailles. Et une nadabba, pour ceux qui l’ignorent, est une conteuse qui entonne les mélopées et chante les louanges du défunt, pour arracher les larmes de l’assistance. Encore une fois, c’est la femme éplorée (ou qui joue à l’être), victime de la fatalité et sans velléité de révolte, qui trône dans son panthéon virtuel.

Autre chose : le style du disparu était si singulier que sa fluidité l’aurait libéré de toute forme de ponctuation. Et c’est donc avec une langue sans aspérité qu’il nous a rapporté le tragique des vies qu’il a disséquées, irrémédiablement condamnées à l’étiolement et passées par pertes et profits. On ne trouvera pas chez lui le côté nostalgique qui caractérise les écrits de son frère Antoine qui, moins implacable que son cadet, accordait aux êtres la grâce et l’option de se racheter et pourquoi pas un happy ending. En ce sens, notre ami ne prenait jamais en pitié ses propres créatures.

Je vais clôturer cette « thrène », comme la désignerait Antoine Courban, avec une note irrévérencieuse : « Jabbour était un drôle de zèbre, un drôle de pistolet et un drôle de paroissien », dirais-je. D’où qu’il se tienne, je crois qu’il va me retourner le compliment. C’est ainsi, en nous disant des vacheries, que l’on se séparait après des retrouvailles, et que chacun allait de son côté.

Chacun de son côté ! Il y tenait.


Et comme le paysan de la fable, Jabbour avait « senti sa mort prochaine ». Eût-il échappé à ses griffes, lui eût-elle accordé un sursis, qu’il aurait probablement écrit des pages sur ses rendez-vous ratés avec la Grande Faucheuse ! Mais l’Erinye l’avait pris pour cible, et pour cause : il avait dénoncé les siens. Au point où il en était, il ne pouvait plus se...
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