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Moyen-Orient - Tunisie

Le coup de force du président Saïed menace l’édifice institutionnel

Le chef de l’État a gelé, dimanche, les travaux du Parlement et démis de ses fonctions le chef du gouvernement, s’arrogeant le pouvoir exécutif.

Le coup de force du président Saïed menace l’édifice institutionnel

Le président tunisien, Kaïs Saïed (à gauche), et le président du Parlement et chef du parti Ennahda, Rached Ghannouchi. Fethi Belaid/Éric Piermont/AFP

La Tunisie – berceau du printemps arabe et seul pays dont les manifestations populaires ont conduit à une démocratie durable – connaît sa crise politique la plus importante depuis les tensions entre religieux et laïcs qui avaient marqué le pays en 2013. Dimanche soir, à l’issue d’une réunion d’urgence au palais de Carthage, le président de la République Kaïs Saïed a démis de ses fonctions le Premier ministre, gelé les activités du Parlement pendant trente jours et levé l’immunité des députés, dans ce qui s’apparente à un coup de force institutionnel, le premier du genre depuis la révolution de 2011.

« Selon la Constitution, j’ai pris des décisions que la situation nécessite afin de sauver la Tunisie, l’État et le peuple tunisien », a déclaré le chef de l’État. « Nous traversons des moments très délicats dans l’histoire de la Tunisie », a-t-il ajouté. M. Saïed a indiqué qu’il « se chargera du pouvoir exécutif avec l’aide d’un gouvernement dont le président sera désigné par le chef de l’État ».De nombreuses scènes de liesse se sont déroulées juste après l’annonce du président, afin de saluer cette décision censée mettre fin à des mois de blocage politique. En cause, les luttes politiques internes qui se sont accrues entre le président d’un côté et le Premier ministre nommé à l’été dernier, Hichem Mechichi, ainsi que la coalition parlementaire dirigée par le parti islamo-conservateur Ennahda, de l’autre. « Les élections présidentielle et législatives de 2019 ont produit un Parlement fracturé et porté au pouvoir un président qui se considère comme un outsider et qui méprise assez l’élite politique qui a dirigé la Tunisie depuis la révolution », observe Intissar Fakir, directrice de programme sur l’Afrique du Nord et le Sahel au Middle East Institute.

En vertu de la Constitution tunisienne de 2014, le pouvoir exécutif est partagé entre le président, le Premier ministre et le Parlement. Depuis plusieurs mois, M. Saïed est cependant engagé dans une démonstration de force à l’égard de ces derniers. Le chef de l’État a ainsi refusé depuis janvier de faire prêter serment à 11 nouveaux ministres « soupçonnés de corruption et de conflits d’intérêts », selon la présidence. Hier, M. Saïed a continué sur sa lancée en limogeant le ministre de la Défense et celle de la Justice par intérim. Aux yeux de ses opposants, le président tunisien cherche à renforcer son pouvoir sur l’exécutif.

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Dimanche soir, le président du Parlement et chef du parti Ennahda, Rached Ghannouchi, a immédiatement dénoncé un « coup d’État contre la Constitution tunisienne, la révolution et les libertés dans le pays ». Empêché par l’armée d’entrer au Parlement, M. Ghannouchi s’y est de nouveau rendu hier pour observer un sit-in, alors que les forces militaires lui bloquaient le passage. De son côté, le président avait affirmé, tard dans la nuit de dimanche, devant le Parlement que son annonce était bel et bien « constitutionnelle ». M. Saïed a invoqué l’article 80 de la Constitution, qui indique qu’« en cas de péril imminent menaçant l’intégrité nationale, la sécurité ou l’indépendance du pays et entravant le fonctionnement régulier des pouvoirs publics, le président de la République peut prendre les mesures qu’impose l’état d’exception, après consultation du chef du gouvernement, du président de l’Assemblée des représentants du peuple et après en avoir informé le président de la Cour constitutionnelle ». Prévue par la Constitution de 2014, la Cour constitutionnelle n’est toutefois toujours pas effective. M. Ghannouchi dément quant à lui avoir été informé par le chef de l’État de sa décision.

Crise économique et sanitaire

L’annonce de M. Saïed est intervenue le soir de la fête de la République, qui commémore chaque 25 juillet la proclamation de la République tunisienne, en 1957. Quelques heures avant l’annonce du chef de l’État tunisien dimanche, de nombreuses manifestations ont par ailleurs eu lieu sur fond de crise économique et sanitaire et de colère généralisée contre le gouvernement. « La prise de pouvoir du président survient à un moment de frustration maximale – frustration envers l’économie, envers la pandémie de Covid-19 et envers les partis politiques pour n’avoir réussi à résoudre aucun de ces problèmes », explique Sharan Grewal, professeur adjoint au Collège de William et Mary, en Virginie. Alors que le pays connaît entre 150 et 200 décès par jour liés à la pandémie, le chef du gouvernement a essuyé de nombreuses critiques quant à la gestion de la crise sanitaire. Le 20 juillet dernier, M. Mechichi a notamment limogé son ministre de la Santé, Faouzi Mehdi, au plus fort de la quatrième vague. « La crise sanitaire actuelle en Tunisie est catastrophique et le système de santé est à pleine capacité, ce qui signifie qu’il y a une pénurie d’unités de soins intensifs, d’oxygène et d’autres équipements médicaux », indique Yasmina Abouzzohour, chercheuse au Brookings Doha Center. « La Tunisie n’a pas non plus été en mesure d’obtenir suffisamment de doses de vaccin contre le coronavirus à administrer à la majorité de la population, et malgré les dons de vaccins, elle continue d’être à la traîne par rapport à ses voisins. Déjà surchargé, son système de santé n’a pas pu contrôler le récent pic et le variant Delta », poursuit la chercheuse. Face à la situation, le président a chargé la semaine dernière l’armée de prendre le commandement de la réponse à la pandémie.

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À cela s’ajoutent les conséquences de la crise sanitaire sur une économie déjà fragilisée. Pendant que la pauvreté et le taux de chômage ont augmenté, les ressources de l’État ont en parallèle diminué. « La Tunisie dépend en outre des prêts du FMI qui sont conditionnés à des réformes économiques (telles que la réduction de la masse salariale) qui rendent la situation plus difficile pour ses citoyens », observe Yasmina Abouzzohour.

Dans ce contexte tendu, la récente annonce du chef de l’État est vue par de nombreux citoyens comme une tentative de désamorcer la crise à plusieurs échelles que connaît le pays. D’autant plus que le mécontentement généralisé vise surtout l’opposition. « Le président Saïed, qui est la figure la plus populaire de Tunisie et n’a aucun lien avec les partis politiques, tente de surfer sur cette vague de désaffection pour s’autonomiser davantage », expose Sharan Grewal. Les tensions pourraient cependant s’aggraver dans les prochains jours, estime le chercheur. « Si ses actions ont été célébrées par certains, elles ont été critiquées par la plupart des partis politiques. Les deux camps descendent maintenant dans la rue, faisant craindre des affrontements inquiétants entre eux », poursuit-il. L’avenir paraît alors incertain, alors que les réponses des différents acteurs à l’échelle nationale et internationale sont cruciales. « Il reste à voir si ce qui s’est passé sera qualifié de coup d’État, indique Intissar Fakir. Cela dépendra de la réponse dans les rues et de la réponse des différents acteurs politiques, des différents partis et non seulement d’Ennahda, ainsi que des acteurs de la société civile avec une forte influence politique, comme les syndicats. »

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