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Culture - Roman

« Pourquoi est-ce que je vous raconte cette histoire ? »

C’est sous le titre rousseauiste de « Confessions » qu’a été traduit de l’arabe le nouveau roman de Rabee Jaber, paru en mars 2021 chez Gallimard. À la puissance narrative et réflexive des textes précédents, s’ajoute cette fois une inflexion intimiste portée par un récit oralisé au rythme palpitant.

« Pourquoi est-ce que je vous raconte cette histoire ? »

« Confessions » raconte le combat d’un écrivain qui tente de mettre des mots sur une expérience personnelle de la guerre et sa cruauté. Photo DR

« Mon père enlevait des gens et les tuait. Mon frère dit que, pendant la guerre, il l’a vu se transformer, il dit qu’il l’a vu passer d’une personne qu’il connaissait à quelqu’un qu’il ne reconnaissait plus. » La totalité des Confessions (Gallimard) de Rabee Jaber est encadrée de guillemets au sein desquels le texte est porté par une voix dense, sonore et percutante. L’ancrage romanesque s’étend du début de la guerre civile à la période contemporaine, illustrant comment le passé et ses interrogations habitent et interrogent le présent de manière à déconstruire toute appréhension chronologique du temps. « Maintenant que je vous raconte ça, je vois les immeubles devant moi, je vois une rangée de saules et la chaussée mouillée. Il faisait froid ; ils ont séparé les familles, ils ont ordonné aux hommes de se grouper en bas de l’escalier, et aux femmes et aux enfants de sortir dans la rue. Ils ont dit qu’ils allaient emmener les hommes pour un interrogatoire. Mais ils les ont abattus au bas de l’escalier. Je ne vais pas vous raconter ce qu’il s’est passé ensuite.

Je veux vous raconter l’histoire qui me concerne. » Les souvenirs semblent jaillir malgré eux, mimant leur irruption brutale et dévorante dans le présent de l’écriture. « Il faudrait que je vous raconte mon histoire de façon moins désordonnée, mais c’est ainsi qu’elle me vient, par rafales. J’ai l’impression que je n’en suis pas capable(…).Les images refont surface et je n’y arrive pas. Mais je vais essayer. »

Confessions raconte le combat d’un écrivain qui tente de mettre des mots sur une expérience personnelle de la guerre et sa cruauté, ainsi que sur la découverte d’un secret de famille. « Sur mon passeport et sur ma carte d’identité, c’est écrit 29 septembre 1971, mais aujourd’hui encore, j’ignore ma date de naissance. »

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Au fil des pages, le lecteur épouse les pressentiments de Marou qui perçoit confusément qu’il a eu une vie antérieure inconnue, avant de découvrir que son père est « l’homme qui (l)’avait porté de la ligne de démarcation jusque chez lui, à Achrafié, en 1976 ». Les lignes mouvantes des représentations familiales du narrateur se déploient dans une syntaxe au rythme singulier qui procède par formules récurrentes, imitant la dimension entêtante d’une enquête identitaire existentielle. Les longues périodes harmonieuses contrastent avec la noirceur du propos. En parallèle de l’archéologie de sa petite enfance, le narrateur enquête sur le petit frère disparu, celui dont il ne sait pas qu’il occupe la place. « Je l’appelle mon petit frère, mais ce n’est pas mon petit frère, je dis petit parce qu’il est resté petit, parce qu’il n’a jamais grandi, parce qu’on l’a tué quand il était encore enfant. »

Celui que l’on a nommé Maroun en souvenir d’un enfant enlevé puis assassiné tente de coordonner les bribes de souvenirs de son passé qui se révèlent dans ses rêves. « Certains détails me revenaient : le fourneau à bois, ces fourneaux, on ne les trouve pas sur la côte, n’est-ce pas ? (…) Je revoyais le four, la poignée en fer forgé (...) Je voyais les écorces de citron qui roussissaient sur le poêle et embaumaient la pièce (…) Il faisait doux, mais le couloir était glacial. Je voyais une fenêtre, je voyais la neige tomber dehors. » L’écriture permet l’anamnèse onirique d’un passé fantasmé.

Régulièrement, le conteur interroge le processus même de la mémoire, tout en convoquant régulièrement sa lecture des Confessions de saint Augustin. « La mémoire est une étendue de champs à perte de vue, un vaste palais, une grotte insondable, un labyrinthe de galeries.

Aujourd’hui, je recueille les souvenirs, je les vois resurgir et j’écarte de la main le flux qui masque ce que je recherche comme on recherche un galet poli dormant dans le lit d’une rivière. C’est ce que je fais en vous parlant : je vais prendre les souvenirs derrière les portes dérobées, je m’enfonce dans les galeries où personne ne s’aventure à la recherche de moi-même. »

L’introspection insuffle le geste de l’écriture. « J’ai lu que la mémoire était un palais aux mille pièces sous lequel se déployait un réseau de galeries et de caveaux, j’ai repensé à ma mère, assise au salon les jambes posées sur la table basse (…) J’ai revu ma mère un drap blanc sur les genoux, et sur le drap, des branches brodées au fil vert par Julia. Marie qui apporte la citronnade sur un plateau, ma mère qui la suit de son regard rempli d’un amour sans bornes. Marie assise à côté de ma mère, Julia et son fiancé, en face, qui boivent leur limonade (les verres étaient mouillés et froids, Julia avait enveloppé celui de son fiancé dans un mouchoir en papier) ; et Marie, qui plonge alors un biscuit dans la citronnade, le met dans une assiette pour ma mère sur l’accoudoir en bois du canapé. » L’écriture de Rabee Jaber étire le temps et en traduit toute la densité à travers différentes pauses narratives qui s’apparentent à de véritables tableaux.

Le motif du double hante le roman et interroge le récit lui-même. « J’ai le sentiment d’avoir deux personnes à l’intérieur de moi : l’une qui veut parler, parler, parler. Et l’autre qui veut que je me taise, que je n’ouvre plus la bouche, que je me taise à tout jamais. » Une tension ontologique questionne l’utilité de la parole. La formule « Pourquoi est-ce que je vous raconte cette histoire ? » scande un récit dont la béance narrative est sans cesse renouvelée, dessinant une quête circulaire qui enferme l’être dans l’angoisse d’une histoire inconnue.

Les dernières pages des Confessions contrastent par la légèreté de leur tonalité. Le jour supposé de son anniversaire, le narrateur se rend dans une pâtisserie de Beyrouth afin de célébrer, seul, l’événement. La plénitude de ce moment semble constituer une épiphanie, celle de la révélation du personnage à lui-même, alors qu’il accepte son incapacité à percer le mystère de son existence. « Sans même fermer les yeux, j’ai revu des images, j’ai vu défiler de nombreux souvenirs, assis dans cet endroit paisible. (…) Je me trouvais dans cette pâtisserie, mais je n’y étais pas. J’étais ailleurs (…) C’était le meilleur gâteau de ma vie. J’avais mangé la grosse part, j’avais rassemblé les miettes et je les avais mangées aussi. J’avais mangé le gâteau en entier et je me sentais heureux. » La quête initiatique se termine par une pirouette finale, celle du triomphe de la sensation, qui semble faire écho à la célèbre formule de Voltaire : « La vie n’est que de l’ennui et de la crème fouettée », ramenant l’être humain à ses limites herméneutiques.


« Mon père enlevait des gens et les tuait. Mon frère dit que, pendant la guerre, il l’a vu se transformer, il dit qu’il l’a vu passer d’une personne qu’il connaissait à quelqu’un qu’il ne reconnaissait plus. » La totalité des Confessions (Gallimard) de Rabee Jaber est encadrée de guillemets au sein desquels le texte est porté par une voix dense, sonore et...

commentaires (1)

Très belle présentation, mais il aurait fallu préciser qui est le/la traducteur/traductrice. De plus, il serait bon de noter que ce romancier détient une licence en physique de l'AUB: ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un romancier à succès ayant une formation scientifique!

Georges MELKI

16 h 32, le 12 juillet 2021

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Commentaires (1)

  • Très belle présentation, mais il aurait fallu préciser qui est le/la traducteur/traductrice. De plus, il serait bon de noter que ce romancier détient une licence en physique de l'AUB: ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un romancier à succès ayant une formation scientifique!

    Georges MELKI

    16 h 32, le 12 juillet 2021

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