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Monde - Éclairage

Avec l’Afghanistan, Ankara regarde un peu plus vers l’est

La Turquie cherche à renforcer son rôle dans le pays, signe de sa volonté d’étendre son influence en Asie centrale.

Avec l’Afghanistan, Ankara regarde un peu plus vers l’est

Des passagers afghans arrivant à l’aéroport international Hamid Karzaï de Kaboul, le 8 mai 2018. Dominique Faget/AFP

C’est une proposition risquée, mais qui a immédiatement séduit Washington. Alors que les États-Unis se préparent à retirer leurs troupes d’Afghanistan, Ankara a récemment pris les devants en offrant de sécuriser l’aéroport Hamid Karzaï de Kaboul, permettant ainsi aux troupes américaines de quitter le pays en toute sécurité et d’y maintenir une présence stratégique pour tenter de prévenir les menaces terroristes émergentes.

« Par l’intermédiaire de la Turquie, l’Occident veut conserver une sorte d’influence directe en Afghanistan », observe Emil Avdaliani, directeur des études sur le Moyen-Orient au sein du think tank basé en Géorgie Geocase, alors que le président américain Joe Biden a fixé le 11 septembre prochain comme date butoir au retrait. La Turquie est le « seul pays fiable » qui reste pour stabiliser l’Afghanistan une fois les États-Unis partis, a lui-même déclaré le 13 juin le président Recep Tayyip Erdogan.

La proposition d’Ankara de sécuriser l’aéroport de Kaboul vise à court terme à réchauffer ses relations avec Washington, particulièrement tendues depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche. Souhaitant ramener les droits de l’homme et l’État de droit sur la scène internationale, le président démocrate est notamment devenu en avril le premier président des États-Unis à reconnaître le génocide arménien, que la Turquie continue de nier. Ankara a néanmoins multiplié les gestes de bonne grâce envers Washington, qui lui est indispensable pour soutenir son économie en déclin. « La Turquie ne fait pas assez de concessions sur les questions qui comptent vraiment pour les États-Unis et l’OTAN, comme l’abandon du système de défense antimissile S-400 que la Turquie a acheté aux Russes, indique Jenny White, professeur à l’Institut universitaire de Stockholm pour les études turques. La sauvegarde de l’aéroport de Kaboul est une manière de faire un geste positif sans trop céder sur ces questions. »

Seule puissance musulmane de l’OTAN, Ankara peut également se targuer d’entretenir des liens étroits avec le gouvernement et le peuple afghans pour mener à bien sa mission. Mais les raisons qui sous-tendent la proposition turque pourraient s’expliquer à long terme par ses propres intérêts géostratégiques.

S’appuyant sur ses liens historiques et culturels avec les pays d’Asie centrale et du Caucase du Sud, la Turquie cherche en effet à étendre son influence dans cette région, dans la lignée de l’idéologie nationaliste du panturquisme.

Petit pas

« Les 500 soldats turcs à l’aéroport de Kaboul pourraient constituer un petit pas dans cette direction – une base pour étendre son influence en Asie centrale, explique Alan Makovsky, spécialiste de la Turquie et chercheur au think tank américain Center for American Progress. Le gouvernement Erdogan, en particulier, souhaite que la Turquie soit à terme considérée comme le leader du monde turcophone. »

Popularisé par certains courants des Jeunes-Turcs au début du XXe siècle, le panturquisme insiste sur les liens de parenté entre les populations turcophones et de culture turque, jusqu’à susciter leur union au sein d’un même État. De nombreuses populations turcophones peuplent en effet l’Asie centrale à l’instar des Turkmènes, des Ouzbeks, des Kazakhs, mais également des Tatars en Russie et de la minorité azérie d’Iran. Porté par certaines figures du parti d’extrême-droite du MHP (Parti d’action nationaliste), ayant fait liste commune avec le parti au pouvoir de M. Erdogan en 2018, ce discours a notamment été observé lors des récents développements turcs dans le Caucase.

Ayant inauguré la première visite d’un leader turc dans la région indépendantiste du Haut-Karabakh, Recep Tayyip Erdogan s’est rendu en juin dernier dans la ville de Choucha pour y rencontrer son homologue azerbaïdjanais, Ilham Aliev. Reprise par Bakou lors du dernier conflit dans l’enclave qui a opposé les forces arméniennes et azerbaïdjanaises à l’automne dernier, la ville est considérée par Erevan comme un berceau de sa civilisation, ce qui a rendu la visite du président turc d’autant plus amère. La ville est aussi un symbole pour les Azerbaïdjanais, qui la considèrent comme l’un de leurs centres culturels majeurs.

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« La force de l’Azerbaïdjan est notre force », a déclaré à cette occasion M. Erdogan, qui a évoqué à de nombreuses reprises par le passé la défense des minorités turques opprimées et promis un « soutien total du peuple turc à ses frères azerbaïdjanais avec tous nos moyens ». C’est ce qu’a fait Ankara, qui a envoyé des mercenaires syriens au service de Bakou ainsi que du matériel militaire moderne, à l’image de ses drones Bayraktar TB2 qui ont joué un rôle déterminant dans cette guerre.

Ressources énergétiques

À l’issue du conflit, Ankara est apparu comme l’un des grands vainqueurs de l’accord de cessez-le-feu conclu sous l’égide de Moscou. Et ce, notamment grâce à sa clause 9 qui prévoit la mise en place par l’Arménie d’un corridor à travers son territoire entre sa frontière avec l’Azerbaïdjan et l’enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan, frontalière de la Turquie. Une aubaine pour Ankara qui lui donnerait accès à tout le monde turcique au-delà de la mer Caspienne.Car derrière la carte du panturquisme se cache une volonté de renouer avec des ambitions territoriales et d’avoir un meilleur accès aux ressources énergétiques d’Asie centrale. « Cela augmenterait l’influence de la Turquie sur la Russie et la Chine, renforcerait sa position sur la scène mondiale et lui donnerait peut-être un meilleur accès aux ressources de la région, en particulier le gaz naturel du Turkménistan », indique Alan Makovsky. Une donnée non négligeable pour Ankara, qui importe la quasi-totalité du pétrole et du gaz qu’il consomme.

Mais alors que la Turquie a souhaité depuis le début des années 1990 remplir le vide géopolitique laissé par l’effondrement de l’Union soviétique et séduire les pays d’Asie centrale souhaitant regarder dans une autre direction, la Russie bénéficie toujours d’une influence importante dans la région.

Pour mémoire

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« La Turquie entretient des liens étroits avec l’Asie centrale, allant de la culture à l’économie mais la présence économique du pays dans la région reste modeste », explique Emil Avdaliani, pour qui la Chine et la Russie éclipsent ses capacités commerciales. « La Turquie n’est un partenaire commercial de premier plan pour aucun des pays de la région, à l’exception du Turkménistan », poursuit le chercheur. En parallèle, Ankara a multiplié les efforts pour instaurer une base économique et culturelle pour la coopération avec ces pays. Cette base « implique la création d’un marché commun de biens, d’investissements, de main-d’œuvre et de services d’ici à 2026-2028 », observe Emil Avdaliani, qui ajoute que le pays a réussi à accroître son soft power, notamment en finançant des écoles dans la région. Cependant, les gains de la politique turque de regard vers l’Est se trouvent dans « un futur lointain », estime Alan Makovsky.


C’est une proposition risquée, mais qui a immédiatement séduit Washington. Alors que les États-Unis se préparent à retirer leurs troupes d’Afghanistan, Ankara a récemment pris les devants en offrant de sécuriser l’aéroport Hamid Karzaï de Kaboul, permettant ainsi aux troupes américaines de quitter le pays en toute sécurité et d’y maintenir une présence stratégique pour...

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