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Culture - Musique

Paul Mattar, 50 ans plus tard, la même ferveur

Sur des paroles écrites par Roger Assaf, Paul Mattar chante « Beyrouth élégie » dont il a composé la musique et réalisé la vidéo. Postée sur les réseaux sociaux en parallèle avec une chanson réalisée il y a cinquante ans, c’est un jubilé d’or qu’il a voulu célébrer et partager. 

Paul Mattar, 50 ans plus tard, la même ferveur

Paul Mattar, « La chanson de Gabriel », 1971. Photo DR

Une voix qui réchauffe, qui secoue et qui va droit au cœur, une voix à vous filer des frissons, un regard intense à vriller l’âme, une personnalité intacte et un charisme toujours aussi présent. À 74 ans et malgré les blessures de la vie, Paul Mattar n’a rien perdu de sa flamme. Alors, quand il chante, avec cette puissance empreinte de nostalgie, d’émotions, de fureur, de rage et d’amour aussi, on n’a qu’une seule envie, repasser la chanson en boucle.

Directeur du Théâtre Monnot, metteur en scène, compositeur, scénariste, acteur, vidéaste, enseignant, publiciste et musicologue, Paul Mattar ne se pose pas la question de savoir si sa ville va pouvoir un jour se relever, il se contente de l’aimer et de la chanter.

« Je suis un homme qui a toujours voulu vivre au cœur de sa ville de la manière la plus intéressante possible et de prendre tout ce que Beyrouth lui offrait. »

« Impudique, débraillée et édentée, Beyrouth est un poème », dit la chanson, mais pour Paul Mattar, elle peut aussi être un arbre, un animal, une plante, l’air, la mer, la terre, les odeurs, les couleurs et ses habitants. Elle est le désir, l’utopie et le rêve. « On y croit, même si elle est sous terre, enfoncée au dernier sous-sol, comme on aimerait des parents impuissants, sans conditions, quand bien même ils auraient été de mauvais parents. Beyrouth est une histoire d’amour et elle a besoin de nous. »

Paul Mattar, « Beyrouth élégie », 2021. Photo DR

Comment est née cette chanson ?

« Enfermé dans mon appartement suite à la pandémie, j’ai ressorti mes vieilles chansons pour leur donner une nouvelle vie. J’en ai remixé certaines, modifié quelques lignes pour d’autres. Avec Roger Assaf, mon complice et ami de toujours, nous en avions composés tout au long de nos parcours d’artistes, plus d’une cinquantaine ensemble. J’ai voulu partager avec lui le fruit de mon confinement, il me propose à son tour un texte qu’il avait écrit suite à la tragédie du 4 août et me suggère de composer une musique sur ses paroles. C’est ainsi que la chanson a vu le jour, grâce au fruit du hasard. J’ai décidé de la chanter et de réaliser une vidéo. Dans mon appartement aux baies vitrées hautes de six mètres et à l’éclairage zénithal, la lumière m’a beaucoup servi. J’ai tapissé les murs de sacs-poubelle bleu pour créer un écran chromatique, j’ai posé ma caméra semi-professionnelle sur un trépied, et j’ai demandé à mon épouse d’activer la caméra. C’était parti ! j’ai utilisé comme toile de fond pour le film des œuvres que je possède de mon grand ami et peintre Samir Khaddaj, ainsi qu’une toile de l’artiste décédé Marc Mourani. La dernière image du film lui rend hommage, c’est une toile avec une vue de Beyrouth de sa terrasse. Pour le reste des images, j’ai essayé de rester fidèle au texte de Roger Assaf. »

Vous avez posté sur les réseaux sociaux aux côtés de « Beyrouth élégie » une chanson réalisée il y a cinquante ans, « La chanson de Gabriel ». De quoi parle-t-elle exactement ?

« Cette chanson était un extrait de la pièce Aladin in memoriam de Edouardo Manet, composée et écrite par Gabriel Boustany en 1970. Elle était chantée sur scène par Fadi Khoury qui incarnait le rôle de Gabriel. Il portait le foulard des fedayine, clin d’œil aux enfants palestiniens et au monde arabe après la défaite de 1967, un texte simple et très pur. J’avais 25 ans quand l’ORTF m’a demandé de réinterpréter la chanson. Je travaillais aux Halles de Paris, j’étais guichetier pour un spectacle de Leo Ferré. À la même période, dans un des hangars des Halles, se tenait une exposition des frères Basbous. L’ORTF a donc voulu me filmer dans un des pavillons Baltard des Halles avec comme toile de fond les sculptures des frères Basbous. »

Qu’est-ce qui a changé dans le regard sur Beyrouth du jeune homme de 25 ans et celui de l’homme d’aujourd’hui ?

« La grande différence réside dans le fait que Beyrouth élégie est riche de souvenirs de vécu et d’expériences. Il y a toute la nostalgie d’une époque, les rêves que nous n’avons pas pu réaliser et les convictions de ce jeune homme que j’étais. Elle est plus riche, car elle porte un regard sur le présent et sur le passé en même temps. L’homme que je suis devenu est moins optimiste, insatisfait et amer, mais l’amour et l’attachement pour la terre n’ont pas pris une ride. Beyrouth je l’aime ! Son goût, ses couleurs et son odeur. Elle, ma pauvre ville, pareille à une vieille femme en lambeaux qui n’a plus rien pour couvrir son corps minable et qui offre son sourire édenté. Je l’aime comme on aimerait une personne affaiblie, une personne malade, d’autant plus que je sais combien elle a besoin de ses enfants. Le jeune homme de 25 ans a vécu une guerre civile avec des protagonistes pareils à des adolescents qui voulaient se défouler et se faire du mal, mais nous étions tous embarqués sur le même bateau. La guerre civile a révélé des non-dits de l’histoire du Liban, elle était un déclencheur positif et elle nous a grandi. L’homme que je suis devenu vit la descente aux enfers de sa ville sous un soleil amnésique, dit la chanson.

« L’amnésie est une réalité, elle est synonyme d’abandon. Beyrouth est aujourd’hui abandonnée, laissée à elle-même, et nous pleurons son ventre éclaté. »


Une voix qui réchauffe, qui secoue et qui va droit au cœur, une voix à vous filer des frissons, un regard intense à vriller l’âme, une personnalité intacte et un charisme toujours aussi présent. À 74 ans et malgré les blessures de la vie, Paul Mattar n’a rien perdu de sa flamme. Alors, quand il chante, avec cette puissance empreinte de nostalgie, d’émotions, de fureur, de rage...

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