Des annotations de Baudelaire sur les épreuves de la première édition de son recueil « Les Fleurs du mal » en 1857, photographiées à Paris le 15 juin 2015. Photo AFP
Charles Baudelaire, dans Les Fleurs du mal, se disait « poëte », mais la dernière réédition en date des Fleurs du mal orthographie « poète ». Une difficulté parmi d’autres pour établir le texte définitif du célèbre recueil.Les éditions Calmann-Lévy publient la dernière version de cette œuvre sulfureuse sur laquelle ait travaillé l’écrivain français né il y a 200 ans, le 9 avril 1821.
Baudelaire lui-même n’en vit pas l’aboutissement : c’est plus d’un an après sa mort que cette troisième édition arrive en librairie, en décembre 1868.
« Cette édition avait été voulue par Baudelaire (...). Il y avait travaillé très tôt, avec Michel Lévy et avec son frère Calmann », souligne l’éditeur contemporain.
Il a confié le travail à l’un des plus éminents « baudelairiens » de notre époque, Pierre Brunel, membre de l’Institut.
Baudelaire tenait beaucoup à ce « poëte ». Condamné en 1857 pour outrage à la morale publique, il écrit au début d’une lettre à l’impératrice Eugénie : « Il faut toute la prodigieuse présomption d’un poëte pour oser occuper l’attention de Votre Majesté d’un cas aussi petit que le mien. »
Aspect primitif et brut
La première édition, en 1857, disait « poète ». Elle est contredite par une dédicace à la main sur l’exemplaire offert au « maître et ami » Théophile Gautier : « Ne crois pas que je sois assez perdu, assez indigne du nom de poëte. »
Baudelaire considérait cette édition comme très imparfaite. Dans la seconde (1861), il corrigera : « poëte » partout. Ce tréma est chez lui presque une marque de fabrique, soutenue par l’idée que « poète » pouvait ne compter qu’une syllabe, disgracieuse à l’oreille, et « poëte » deux, sans conteste possible.
D’après le dictionnaire de l’Académie française, cette graphie du XVIe siècle a été chassée au XIXe par la seule que nous utilisons aujourd’hui, avec l’accent grave.
Pierre Brunel, auteur d’un essai intitulé Baudelaire antique et moderne, tranche pour le moderne. « Le Poëte est semblable au prince des nuées », alexandrin de L’Albatros (une pièce qui apparaît à partir de la seconde édition), devient en 2021 : « Le Poète est semblable au prince des nuées. »
« J’ai essayé d’adopter une position mesurée et je ne m’en suis pas fait un cas de conscience. Si j’avais voulu donner une édition purement archéologique, j’aurais évidemment respecté cette orthographe d’époque », explique-t-il, interrogé par l’AFP.
« C’était déjà archaïque en son temps. Mais les deux se pratiquaient. Ça pouvait être un choix d’éditeur aussi » pour donner un aspect primitif et brut à cette poésie, suppose l’universitaire.
Long-temps, longtemps
Baudelaire lui-même ne s’interdisait pas les modernisations. L’adverbe « long-temps » (orthographe du XVIIIe siècle, selon l’Académie française) apparaît quatre fois dans l’édition de 1857. Puis devient « longtemps » à partir de 1861.
Cas plus épineux : « très », que Baudelaire fait toujours suivre d’un trait d’union : « À la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère » (poème sans titre, numéroté XLIII). L’édition de 2021 maintient ces traits d’union que nous n’utilisons plus, y voyant un élément de poésie à part entière : « Un processus d’amplification », dans les mots de Pierre Brunel.
« Baudelaire était fidèle à certaines traditions : c’est un aspect de sa personnalité. Dans la spiritualité par exemple, il va très loin dans la révolte, avec le satanisme. Mais il montre aussi son attachement à la religion », souligne l’universitaire.
L’essentiel, pour ce spécialiste, est de faire revivre une édition de 1868 « négligée, sous-évaluée et méprisée ». La Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard), qui ressortira en coffret le 8 avril les deux tomes des « œuvres complètes » de Baudelaire, lui préfère celle de 1861, comme la quasi-totalité des éditeurs depuis un siècle.
Or, « mon sentiment est que Baudelaire n’était pas satisfait de l’édition de 1861. Non seulement parce qu’elle souffrait des conséquences de sa condamnation, avec des poèmes interdits de publication, mais aussi parce que des pièces d’une importance considérable ne s’y trouvent pas. Je pense à Recueillement par exemple », commente Pierre Brunel.
« Un des plus beaux poèmes des Fleurs du mal », d’après ce baudelairien, commence par ce vers : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille ».
Hugues HONORÉ/AFP
Baudelaire lui-même n’en vit pas l’aboutissement : c’est plus d’un an après sa mort que cette troisième édition arrive en librairie, en décembre 1868.
« Cette édition avait été voulue par Baudelaire (...). Il y avait travaillé très tôt, avec Michel Lévy et avec son frère Calmann », souligne l’éditeur contemporain.
Il a confié le travail à l’un des plus éminents...

