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Exposition

Entre chiffons et chignons, ou comment tenir salon avec Maha Yammine

Depuis le vendredi 4 septembre, le centre d’art contemporain de la ville d’Yvetot met à l’honneur le travail grave, insolite et espiègle de Maha Yammine, que le public pourra découvrir dans la galerie Duchamp jusqu’au 13 décembre.

Entre chiffons et chignons, ou comment tenir salon avec Maha Yammine

« De torchons et de serviettes », 2020, torchons rebrodés suspendus, dimensions variables. © Marc Domage

Si la jeune artiste a commencé par étudier la biologie, elle s’est ensuite dirigée vers l’institut des beaux-arts de Beyrouth, à l’Université libanaise. C’est en 2014 qu’elle décide de poursuivre ses études en France, où elle obtient un DNESP Art à l’ESAD (École supérieure d’arts et de design) de Valenciennes. Après une résidence d’artiste à la Cité des arts de Paris et un post-diplôme à l’ENSBA (École nationale supérieure des beaux-arts) de Lyon, entre 2017 et 2019, Maha Yammine s’installe à Nantes et poursuit ses créations en explorant différents médiums.

« À Beyrouth, je faisais surtout de la peinture, j’ai présenté quelques tableaux lors d’une exposition de l’Association des artistes libanais à l’Unesco en 2010, puis dans une galerie. Depuis ma venue en France, j’ai développé d’autres modes d’expression, comme la vidéo ou l’installation, et je mène une recherche articulée autour du geste, et de ce que l’on fait tous les jours, par habitude. J’ai fait plusieurs expériences autour des gestes longtemps abandonnés que l’on réalise à nouveau. Par exemple, je me suis intéressée à des musiciens qui jouaient du tambour dans une fanfare libanaise, et qui ont arrêté pendant près de trente ans. Je les ai filmés lorsqu’ils ont repris leur instrument, en 2017. De même, un autre opus présente des hommes d’une cinquantaine d’années qui se remettent à jouer aux billes, ou encore des femmes qui reprennent le tricot d’habits de bébés après des décennies d’interruption. Je n’ai pas vécu la guerre, je n’en ai que de vagues souvenirs, car je suis née en 1986, et on me l’a racontée comme si c’était une situation normale : ça m’intéresse de voir comment très vite le quotidien et la banalité du geste reprennent leur droit, et sur quoi se fonde la normalité. Je souhaite redonner au geste son sens et sa valeur », explique celle qui a participé à de nombreuses expositions en France, comme le salon de Montrouge en 2016, ou la Biennale de Lyon, en 2019. « J’ai également transformé des jouets, en les métamorphosant en objets avec lesquels on ne peut plus jouer, comme le jeu des sept pierres à empiler, qui sont devenues des boules, et qui rendent le geste impossible pour le visiteur, sommé de tenter sa chance dans le cadre d’une installation interactive. Mes premières œuvres ont été réalisées au Liban. Pour l’exposition d’Yvetot, j’ai souhaité travailler dans le même esprit, avec les gens de la ville qui m’accueillaient. C’est dans la galerie Duchamp que je fais ma première exposition en solo. Jusque-là, j’exposais dans un cadre collectif ou en duo avec mon mari, Marwan Moujaès », poursuit l’artiste, qui a intitulé son exposition « Tenir salon », un espace où la distorsion du réel s’avère souvent burlesque.

Maha Yammine : « Ça m’intéresse de voir comment très vite le quotidien et la banalité du geste reprennent leur droit, et sur quoi se fonde la normalité. » Photo DR

Des chiffons brodés, aux cartes blanches
Maha Yammine a préparé son exposition dans le cadre d’un mois de résidence dans la ville normande d’Yvetot, située à quelques kilomètres de Rouen. « Je me suis renseignée sur les différentes activités qui rassemblent les habitants d’Yvetot, et j’ai souhaité m’y intégrer. J’ai réalisé une vidéo intitulée Voir du pays, qui représente des cours de tricot, de danse en ligne ou de coupe d’arbres fruitiers auxquels j’ai participé. Il y a même un moment où j’ai appris avec d’autres à sélectionner le meilleur animal pour la boucherie... », relate avec humour celle qui propose aux visiteurs un accrochage original de torchons récupérés dans les foyers des habitants de la ville. « Je leur ai demandé de me donner des chiffons troués, salis ou déchirés, qu’ils voulaient jeter, et je m’en suis servie pour faire des dentelles et des broderies, comme on le fait pour le linge de maison que l’on aime montrer, et j’ai voulu redonner de la valeur à des objets très utilisés et négligés, pour qu’ils changent de statut », explique cette artiste qui se plaît à découdre le monde et le temps. « J’ai découvert dans la bibliothèque des archives de Rouen le catalogue d’une exposition de 1957, Salon des artistes cauchois, qui s’est tenue à Yvetot, et je me suis servie de la liste du catalogue pour repeindre les 95 peintures qui le composaient, à partir de leurs titres uniquement, sans le modèle. J’ai également trouvé les publicités des boutiques ou des hôtels qui avaient sponsorisé l’événement, et j’en ai fait des peintures, en format A4. En tout, plus d’une centaine d’œuvres permettent une relecture de cette exposition oubliée. Mes œuvres sont installées depuis quelques semaines déjà, et ceux qui les ont déjà vues interagissent particulièrement avec cette série, qui fait écho au vécu et au patrimoine local. »

Une relecture sémantique est incarnée dans un dessin animé en noir et blanc, où l’artiste se représente en train de se coiffer et se décoiffer de manière mécanique et loufoque, faisant référence à un expression française qu’utilisait sa grand-mère pour désigner le chignon boule : se coiffer en bonne femme.

Au cours de ces trois mois d’exposition, sera réalisée à plusieurs reprises une performance inspirée d’un geste saugrenu que Maha Yammine a pu remarquer au Liban, mais aussi en France et aux États-Unis : le fait de nettoyer les feuilles des plantes avec de la bière, qui reflète le souci de s’occuper de son intérieur et de l’image que l’on veut donner de sa maison.

Si la situation actuelle du Liban n’est pas directement présente dans ce travail, exposé sur plus de 200 m², une des vidéos datant de 2017 y fait référence, selon l’auteure. « Ce sont cinq personnes qui jouent aux cartes tous les jours, et cette activité est pour eux un moyen de s’extraire d’une réalité difficile. Cette échappatoire permet l’oubli, j’ai choisi de leur proposer de jouer avec des cartes blanches, et on les voit réaliser les mêmes gestes, tout en proposant des identités imaginaires aux cartes ». Dans cette obstination d’échapper au réel, se dessine le revers d’un présent difficile et pesant, qui transparaît malgré l’aspect irréel et loufoque de la scène.


Si la jeune artiste a commencé par étudier la biologie, elle s’est ensuite dirigée vers l’institut des beaux-arts de Beyrouth, à l’Université libanaise. C’est en 2014 qu’elle décide de poursuivre ses études en France, où elle obtient un DNESP Art à l’ESAD (École supérieure d’arts et de design) de Valenciennes. Après une résidence d’artiste à la Cité des arts de...

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