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Nous n'oublierons pas !

u'il en faut de la force pour aimer une ville menacée à tout instant de mort, pour faire taire la tragédie ou, tout au moins, l'adoucir dans les cœurs ! Après l'explosion, nous entendons les survivants nous dire : « Nous avons d'abord cru à un tremblement de terre. Tout, autour de nous, craquait et s'effondrait. Soudain, ce n'étaient que haillons flottant dans l'air. Nous-mêmes n'étions plus que poupées et lambeaux. Nous ne comprenions rien. Nous ne savions pas vraiment ce qui se passait. »

Ces mots, nous les entendons dans la bouche des peuples soumis à des horreurs et à des traumatismes violents. Ils font écho au brûlant témoignage de Kenzaburô Ôé dans son livre Notes de Hiroshima.

Nous sommes confrontés à des réactions similaires à l'instant qui sépare la vie de la mort dans des villes où le symbole est devenu plus fort que le réel.

On ne savait pas, lors de l'explosion, si le sang coulait des hommes, de la pierre, ou des deux à la fois. Nous voyions devant nous des façades de bâtiments détruits, des débris de verre, des fers à béton tordus, pointés en tous sens comme des appels au secours. Tant de sang a coulé au cours des cinq dernières décennies que l'histoire de la ville se compare à des strates de blessures auxquelles on n'a pas laissé le temps de se refermer.

Reste à savoir comment gérer les décombres qui, jour après jour, s'élèvent comme un autel gigantesque dédié à des dieux sans pitié. Comment lire ces gravats, en décrypter les symboles et les mettre à profit sur notre chemin vers le futur en nous raccrochant aux rêves des victimes pour que leur mort ne perde pas son sens ?

On défigure et on détruit les villes comme on défigure et détruit le corps des hommes. Pas seulement leur corps, mais leur âme sensible. Car les villes, elles aussi, ont une âme et des sens. Elles vivent et illuminent, souffrent et meurent. Il en est ainsi des cités détruites par les guerres depuis que le monde est monde. Ces mots venus de la Mésopotamie il y a des millénaires, nous les entendons encore : « Les gens aux yeux larmoyants se lamentent pour vous/ Qu'il est amer le chagrin de la ville détruite !/ C'est l'amère douleur de votre plainte que je chante. »

Est-il un hymne plus poignant que l'aspiration à une humanité nouvelle qui ferait se réconcilier la Terre avec elle-même, une Terre où la vie ne se réduirait plus à une longue attente de la mort ?

Quinze années de guerre civile n'ont pas suffi à ceux qui, aujourd'hui, décident seuls de la guerre et de la paix. N'ont pas suffi les assassinats politiques et les voitures piégées. Au contraire, on dirait que ces gens-là s'acharnent à ravaler Beyrouth à un stade primitif antérieur à la fondation des villes, qu'ils brûlent de se défaire de son caractère unique et de la noyer dans la mer Méditerranée d'où elle est sortie comme la perle sort de l'huître ! Ceux qui essaient de s'en emparer de force divinisent la pensée unique, pourfendent la diversité d'opinion et œuvrent quotidiennement, inlassablement, à détruire ses forces créatrices.

Mais il y a aussi ceux qui s'attachent à en raviver la flamme. Ce sont ceux qui, aujourd'hui, appellent au changement et rêvent au « retour de l'âme » dans une cité qui fut autrefois un havre pour les hommes libres, un carrefour pour les créateurs de tous horizons, mais aussi un espace spirituel où la beauté marchait côte à côte avec la connaissance, une ville habitée, de par son emplacement privilégié et sa diversité ethnique et culturelle, par une soif de progrès et d'ouverture.

Après la Syrie et l'Irak, c'est le Liban qu'on essaie de frapper aujourd'hui comme le dernier bastion du pluralisme au Proche-Orient. C'est de là que, le 4 août, est venu ce qui sonne comme une tentative d'assassinat de l'image que Beyrouth représente dans son environnement arabe et international. Faire face à cette réalité n'est pas seulement la responsabilité des Libanais eux-mêmes, elle est celle du monde entier.

Celui qui va au bout de la peur n'est plus sujet à la peur et la ville qui a frôlé la mort ne mourra pas. Quant à ceux qui la croyaient morte, ils ne pourront pas l'enterrer. Elle est trop vivante pour cela ! Demain finira le temps des pleurs et nous n'oublierons pas. La nuit qui jamais ne semblait devoir finir verra poindre une nouvelle aurore.

u'il en faut de la force pour aimer une ville menacée à tout instant de mort, pour faire taire la tragédie ou, tout au moins, l'adoucir dans les cœurs ! Après l'explosion, nous entendons les survivants nous dire : « Nous avons d'abord cru à un tremblement de terre. Tout, autour de nous, craquait et s'effondrait. Soudain, ce n'étaient que haillons flottant dans l'air. Nous-mêmes...
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