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Éclairage

Les 100 premiers jours de Kazimi en Irak

Depuis son arrivée au pouvoir, le Premier ministre tente de réformer le pays, mais doit faire face à la toute-puissance des milices ainsi qu’à une économie en crise profonde.

Les 100 premiers jours de Kazimi en Irak

Le Premier ministre irakien, Mostafa Kazimi, dans la ville de Bassora, dans le sud du pays, le 22 août 2020, en compagnie des commandants des forces de sécurité, dans le cadre d’une visite surprise. Hussein Faleh/AFP

Plus de 100 jours après sa nomination au poste de chef du gouvernement en mai dernier, Mostafa Kazimi doit faire face à un premier bilan en demi-teinte. Arrivé au pouvoir sur la base d’un accord tacite entre Washington et Téhéran – eux-mêmes à couteaux tirés depuis l’élimination dans un raid américain de l’ancien commandant en chef de la brigade al-Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne, Kassem Soleimani, et de l’ex-leader de facto de la coalition paramilitaire du Hachd al-Chaabi, Abou Mahdi al-Mouhandis –, il est, depuis, contraint de jouer les contorsionnistes pour donner des gages aux uns et aux autres. Si M. Kazimi peut se targuer de quelques succès, ils font pour l’heure pâle figure comparés aux obstacles qui entravent son action.

Amadouer Téhéran

Côté face, on compte la décision prise à la fin du mois de juillet d’organiser des élections législatives anticipées en juin 2021. Il s’agit là d’une promesse majeure faite aux manifestants irakiens qui, depuis le soulèvement d’octobre 2019, appellent à la chute d’un système confessionnel qu’ils accusent d’être à la source de la corruption qui gangrène le pays. Mais des voix parmi les contestataires s’élèvent aujourd’hui pour alerter des risques encourus si un tel scrutin se tient sans réforme de la loi électorale qui favorise les partis de l’establishment politique. Tant que cette question n’est pas réglée, beaucoup craignent que des élections anticipées ne servent en fait qu’à renforcer un système dénoncé comme failli.

M. Kazimi aura également réussi à remettre le dialogue irako-américain sur les rails, après une longue période de refroidissement caractérisée, notamment, par plus d’une trentaine de tirs de roquettes imputés aux milices pro-iraniennes contre les intérêts de Washington, dans le sillage du double assassinat de janvier. Au cours du mois de juin, un dialogue stratégique a été lancé entre les États-Unis et l’Irak dans le but de renouveler les contours de leur coopération sécuritaire et économique. Le président américain Donald Trump et Mostafa Kazimi ont réitéré lors de la visite du Premier ministre irakien à Washington le 20 août leur volonté de réduire les effectifs militaires américains en Irak sans toutefois mentionner de calendrier précis.

Une première depuis l’invasion américaine du pays en 2003, la coalition internationale conduite par les États-Unis a par ailleurs annoncé dimanche le retrait de ses troupes de la base militaire de Taji, au nord de Bagdad, et restituer celle-ci aux forces de sécurité irakiennes. « Washington prévoit de garder au moins deux bases, celle de Aïn el-Assad à Anbar et celle de Harir à Erbil », nuance Hamid Malik, analyste politique spécialiste des milices chiites. « Cela leur permettra de minimiser leur exposition à d’éventuelles attaques de groupes soutenus par Téhéran, tout en maintenant leur présence dans le pays de façon à pouvoir surveiller les activités iraniennes », poursuit le chercheur.

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Le retrait américain d’Irak est donc volontaire, mais M. Kazimi pourrait s’en saisir pour amadouer les alliés de la République islamique en soulignant qu’il prend en compte leurs intérêts et qu’il s’efforce d’appliquer le vote du Parlement irakien de janvier visant à l’expulsion de toutes les troupes de la coalition internationale du pays. Car si Téhéran s’est résigné à sa désignation au poste de Premier ministre, il n’a toutefois jamais fait de M. Kazimi son choix idéal, mais plutôt un moindre mal dans un contexte si tendu qu’il ne pouvait plus se permettre de bloquer plus longuement la situation.

Côté pile, si M. Kazimi a amorcé son mandat par des déclarations audacieuses concernant la nécessité de préserver intacte la souveraineté de l’Irak, ses tentatives ont été déjouées par les milices pro-iraniennes, dont les hommes sont présents à tous les échelons au sein des institutions du pays, à chaque fois qu’il s’est aventuré dans cette direction. Les forces de sécurité ont beau avoir opéré à la fin du mois de juin une descente dans les quartiers généraux de la faction Kataëb Hezbollah à Bagdad en arrêtant une douzaine de combattants, la démarche s’est soldée par un échec et les détenus qui avaient été remis à un tribunal du Hachd al-Chaabi ont été, dans leur grande majorité, libérés faute de preuves suffisantes.

Tahsin al-Shamani et Riham Yaaqoub

Concernant la contestation, dont la répression depuis octobre dernier a fait près de 600 morts, l’organisation de la violence à son encontre est bien moindre depuis l’avènement du nouveau gouvernement. Néanmoins, le regain de meurtres ciblant les voix dissidentes ravive pour de nombreux Irakiens le douloureux souvenir de la vague d’assassinats politiques qui avait secoué le pays durant la guerre civile (2006-2009). On compte parmi les récentes victimes deux activistes de Bassora, Tahsin al-Shamani, un jeune père de quatre enfants, assassiné le 14 août à son bureau, et Riham Yaaqoub, une jeune nutritionniste et coach sportive, tuée le 20 août. « Il semble que des éléments parmi les milices soutenues par l’Iran ont cru qu’avec l’arrivée de Kazimi, ils perdraient de leur influence et que les manifestations prendraient de l’ampleur. Ils essaient donc de terroriser les activistes. Cela est d’autant plus important que certains parmi ces derniers ont récemment annoncé leur volonté de s’organiser pour se préparer aux prochaines élections générales », analyse Hamid al-Malik. « Les manifestants sont généralement beaucoup plus satisfaits de Kazimi que de son prédécesseur, bien qu’ils le critiquent pour son manque d’action ferme contre les milices », précise le chercheur.

Enfin, sur le plan économique, le Premier ministre irakien est pris en étau entre la nécessité de réformer l’État en profondeur et l’impact que de telles mesures peuvent avoir sur les citoyens ordinaires. Pour compenser l’effondrement des revenus nationaux suite à la chute vertigineuse des prix du pétrole, le gouvernement a annoncé un ensemble de mesures, comme la réduction de moitié des primes en espèces des hauts fonctionnaires et d’un tiers celles des petits fonctionnaires ou encore la suspension des recrutements et des promotions. Mais elles sont loin de constituer une solution suffisante puisque le déficit budgétaire devrait, selon les projections de la Banque mondiale, grimper à 19 % d’ici à la fin de 2020. M. Kazimi a déjà dû revoir à la baisse certains objectifs tant ils ont suscité l’indignation d’une partie de la population, dont les conditions de vie n’ont fait que se détériorer au cours de ces dernières années.


Plus de 100 jours après sa nomination au poste de chef du gouvernement en mai dernier, Mostafa Kazimi doit faire face à un premier bilan en demi-teinte. Arrivé au pouvoir sur la base d’un accord tacite entre Washington et Téhéran – eux-mêmes à couteaux tirés depuis l’élimination dans un raid américain de l’ancien commandant en chef de la brigade al-Qods au sein des gardiens...

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